L’Évangile et la société

Les chrétiens et chrétiennes de notre milieu, qui ont un certain âge, ont connu une Église qui régentait la société ou, du moins, qui pouvait s’imposer aux consciences grâce à son réseau d’institutions confessionnelles. Depuis la Révolution tranquille, la société est devenue de plus en plus laïque et l’Église a aujourd’hui de moins en moins de pouvoir sur les institutions publiques et sur le gouvernement. Jetons un triple  regard sur cette situation.

Un regard sociologique

Cette situation d’ensemble est interprétée de diverses façons, selon les expériences antérieures des gens.  Une premier, plus nostalgique, y voit un recul de la foi et un danger pour l’avenir de notre fragile société. L’État est-il en passe, dans les esprits, de remplacer l’Église, comme le déplorent certains, et va-ton laisser la nouvelle religion du marché, avec ses gourous et ses rites financiers, occuper toute la place d’une véritable religion? D’où une inquiétude devant l’avenir et une tendance  à réactiver l’imaginaire religieux d’autrefois.

Une deuxième interprétation est plus critique et souvent revancharde. On se réjouit d’un juste retour des choses. Enfin, les langues se délient et les consciences peuvent s’affirmer en toute autonomie! On pointe alors du doigt certains abus de passé, – qu’on pense  à titre d’exemple aux « orphelins de Duplessis », –  et l’on veut plus ou moins « punir » cette institution qui a fait souffrir tant de gens dans le passé. À la limite, certains rejettent globalement tout ce qui se dit religieux, comme si cet univers était synonyme  de « grande noirceur » et  qu’il n’y avait plus rien à attendre de celui-ci.

Une troisième interprétation part du constat que le Québec est désormais une société de plus en plus traversée par de multiples religions et courants philosophiques. Il convient donc de travailler ensemble à l’aménagement d’une culture publique commune et laïque. Les religions ont toujours leur place mais dans la vie privée des personnes et dans leurs lieux de culte.

Ces trois principales interprétations se partagent la majorité de la population, plusieurs oscillant entre l’une ou l’autre, si bien qu’il est difficile de parler de mouvements organisé. Tout au plus avons-nous des tendances plus ou moins flottantes.

Un regard historique

Les chrétiens et les chrétiennes du Québec ont utilisé l’institution ecclésiale, et cela pendant une centaine d’années, pour mettre en place des services publics qui étaient inexistants. Leur désir premier était de fournir à toute la population des services qui ont permis de travailler à la santé et à l’éducation de la population dans un contexte de fragilité politique et de pauvreté économique de la majeure partie des gens. Toutefois, avec le quadrillage de la population qui en est résulté, l’institution ecclésiale officielle est devenue une force politique  qui va retarder la prise en charge, par la population, de sa propre gouvernance. Malgré tout, une frange  importante de la population, au début du siècle dernier en particulier, va se servir de ses contacts avec l’étranger et de la doctrine sociale qui s’élaborait à Rome pour que l’État prenne ses responsabilités et ne laisse pas les grandes compagnies étrangères prendre toute l’initiative.

C’est le cas de ceux qui mirent sur pied des syndicats pour défendre les ouvriers et les ouvrières  qui devenaient de plus en plus nombreux. D’autres s’inspirèrent des expériences  tentées en Allemagne pour promouvoir les mutuelles d’assurances et les caisses d’économie. Des associations de femmes luttèrent pour la réforme du code civil et pour le vote féminin. Au niveau économique,  apparurent  les nombreuses coopératives de production dans le secteur des forêts et dans celui de l’agriculture. Plus tard s’ajouteront les coopératives d’alimentation et d’habitation.  Tous ces efforts ont contribué à créer un bouillon de culture qui rendra possible ce qu’il est convenu d’appeler la révolution tranquille, ce vaste effort de modernisation  qui vit la mise en place d’un État moderne et qui intégra les efforts mentionnés dans ce que l’on appellera « le modèle québécois ».

Soulignons que ces changements ont été accomplis par un grand nombre chrétiens et de chrétiennes qui étaient convaincus de leur nécessité. Des communautés cédèrent leurs hôpitaux à l’État, d’autres leurs collèges et d’autres encore leurs services sociaux. Si l’on cherche à comprendre cette collaboration  et encore plus cette désappropriation, il est possible  de faire appel  à l’importance de la doctrine sociale de l’Église qui était alors  une sorte de matrice et, en particulier, la notion de bien commun qui en était le cœur. Le concile  qui eut lieu à Rome à la même période alla dans le même sens. L’Église s’y définissait comme un peuple qui marchait avec les hommes et les femmes de ce temps , se mettant à leur  service, sans volonté de régenter la société moderne. Sans que la chose fut alors  tellement explicitée,  nous trouvons ici une attitude qui peut s’expliquer par ce que la tradition paulinienne appelle la « kénose » du Christ, c’est-à-dire la désappropriation  que Dieu a fait de sa force et de sa majesté en se manifestant dans la naissance et la vie du Nazaréen Jésus. Or, cette expérience n’est pas seulement celle du Christ mais elle fait partie de la vie des croyantes et des croyantes et aussi bien de leurs institutions.  L’Église  avait joué un rôle  de suppléance. Il était temps de remettre à la société sa gouvernance et à l’État sa responsabilité de promouvoir un pays  avec tous les outils nécessaires au bien de la population.

Si ces transformations n’engendrèrent pas de crise sociale ou politique majeure, -comme la chose s’est produite dans d’autres sociétés, –  elles  firent naître dans l’Église un vent de libération  certaine. Plusieurs  eurent l’impression de ne plus avoir de repères dans la pratique de leur foi. D’autres s’engagèrent dans les multiples chantiers ouverts par la modernisation de l’État et ne trouvèrent pas de ressources dans les lieux  chrétiens traditionnels pour approfondir leur engagement. Quelques années plus tard, certains parlèrent même d’un temps d’exil et se retirèrent dans le silence. Aujourd’hui, il devient  peut-être possible de tracer des lignes de forces pour situer l’engagement évangélique dans le milieu.

Un regard théologique

D’entrée de jeu, il me paraît important de partir du désir de voir notre société devenir plus humaine, comme étant le chemin que nous avons à prendre. L’agenda de la société peut devenir celui des chrétiens et des chrétiennes car l’Église arrive en second lieu, comme l’assemblée des disciples de Jésus qui se met au service de la société. La désappropriation n’est donc  plus suffisante, elle doit se doubler d’un amour créateur de notre société et des promesses qu’elle porte. L’épanouissement d’une société laïque ouverte devient ainsi  la condition d’un vouloir-vivre avec les autres. Il ne s’agit pas ici d’une simple concession mais bien  d’une autre façon de porter l’évangile. À une Église stable, sûre d’elle-même, qui attend les fidèles, se substitue, peu à peu  une Église en voyage, pèlerine, marchant avec les hommes et les femmes de ce temps, cherchant avec eux et avec elles comment devenir plus humains, proposant dans le dialogue ce que nous portons et accueillant ce que les autres portent également de vivant. La récente crise médiatique  autour des accommodements raisonnables nous indique un champ encore à explorer.

Une deuxième tâche concerne la critique du dieu qu’est devenu le marché, en particulier dans ses manifestations financières.  Il y a là un domaine à mieux comprendre  et à mettre en cause avec toutes les forces démocratiques, non pas pour oublier le marché mais pour le libérer et lui donner une place  et non pas toute la place. L’image du sel, qui nous est proposée par l’évangile peut être stimulante. Donner une saveur humaine au marché et à la finance au lieu de se laisser dominer par eux constitue une tâche urgente et exigeante. Nous sommes encore loin du compte.

L’invitation de l’évangile à être du levain dans la pâte rejoint manifestement plus facilement beaucoup d’entre nous. Au cœur de nos réseaux de proximité ou de travail, des engagements neufs se dessinent, en solidarité avec les personnes oubliées, qui posent déjà de bonnes questions à l’ensemble de la société. Je pense aux maisons pour sidéens  que des petites équipes ont mises sur pied, à l’accompagnement des personnes en phase terminale par des bénévoles, aux efforts d’autres pour sauver une rivière qui nourrit  une population autochtone.. Quand la société soutiendra un jour ces initiatives, les décideurs les feront entrer dans  les nouvelles mesures sociales et elles feront partie de notre bien collectif. Le résultat sera peut-être différent de ce qui existait au départ, mais, de toutes façons, un nouveau champ de responsabilités collectives aura été ouvert et un tel développement de la solidarité aura toute sa saveur évangélique. Une telle désappropriation n’est donc pas un mal : le levain est pour la levée de la pâte, les chrétiens et les chrétiennes sont là pour révéler des initiatives porteuses de vie et de développement humain et y prendre part Se méfiant de l’instinct  de possession, ils peuvent beaucoup mieux réagir comme des sages-femmes, qui facilitent la vie et son mystère.

Une autre tâche nous est proposée par l’image, également évangélique, de la lumière posée sur la table et non pas cachée en dessous. Il s’agit d’initiatives que prennent des groupes de chrétiens et de chrétiennes pour proposer leur réflexion dans le débat démocratique. À Montréal, une équipe du Centre Justice et Foi a développé, il y a déjà plusieurs années, le concept de « culture publique commune » comme objectif à proposer à l’ensemble de la société et aux gouvernants. Le gouvernement l’avait intégré et les débats actuels sur l’accommodement raisonnable montrent déjà que le contenu de cette culture publique commune peut devenir un terrain de recherche et de reconnaissance réciproque. En France, des associations chrétiennes très diversifiées ont suscité, dans leur mouvement respectif, une réflexion sur la mondialisation. Elles viennent de proposer leurs résultats dans  un livre blanc sur la mondialisation. Dans les deux cas mentionnés, la réflexion s’est faite dans un dialogue avec d’autres citoyens et citoyennes. Dans le premier, le dialogue s’est fait dès le début avec d’autres intervenants. Dans le second, l’expérience a démontré qu’il est possible de s’entendre entre groupes et associations aux sensibilités et aux activités très différentes. Ces nouvelles façons de faire montrent déjà qu’il est possible  d’entrer dans les débats démocratiques en cours, convaincu que le dialogue avec les autres nous apportera, en retour, de nouvelles perspectives à nos façons de croire et d’espérer.