Débloquer l’avenir dans notre Église

Quand l'équipe nationale a décidé de choisir le thème des Journées sociales de cette année, elle avait en mémoire la réflexion qui s'est faite lors de la rencontre de 2005 qui a réfléchi sur les passages que nous avons vécus depuis de nombreuses années et tenté de préciser les passeurs et les passeuses qui nous ont aidés à avancer dans nos engagements. Cette démarche a été très fructueuse et rejoignait celles de plusieurs chercheurs qui, en scrutant des récits de vie, tentaient d'anticiper les nouvelles insistances des mouvements sociaux. Pour notre part, nous avons surtout insisté sur les passages vécus et nous n'avons pas eu le temps de préciser les lignes d'avenir qui s'en dégageaient. D'où le choix de cette année de nous interroger sur les passages à privilégier pour l'avenir qui s'ouvre.
Si nous précisons qu'il s'agit de débloquer l'avenir de notre Église, c'est  dire que nous allons nous concentrer sur certains obstacles  et tenter d'entrevoir des pistes d'avenir pour les croyants et croyantes que nous sommes. Toutefois, nous savons bien que notre Église est partie prenante de la société qui se cherche et qu'elle demeure en dialogue plus ou moins réussi avec cette dernière.  Je vais donc situer notre Église dans notre histoire récente pour y discerner les blocages et les appels qui se font jour et qui peuvent nous aider à préciser nos actions futures. De façon plus précise, je rappellerai  certaines transformations majeures qui ont orienté nos pratiques ecclésiales. Quand ces grandes orientations de notre société et notre culture se mettent à changer, l'Église ne peut pas les ignorer et s'adapte plus ou moins bien à celles-ci. D'où des questions neuves qui, souvent, demeurent non répondues et qui peuvent devenir un sorte d'agenda pour demain.

1. L'industrialisation et l'urbanisation du Québec au début du siècle

Au début du siècle dernier, notre société a connu une industrialisation rapide et la société rurale  a éclaté , acheminant des milliers de personnes dans les villes ou à l'étranger. Notre Église encadrait cette société et programmait les consciences dans une perspective moralisante. L'obéissance était alors plus importante que la liberté de conscience mais on ne peut douter qu'il existait une forte alliance entre  cette société  et l'Église. Ce sentiment de partager un destin commun a suscité de nombreuses initiatives pour changer les situations inacceptables. C'est ainsi que la doctrine sociale de l'Église, qui venait d'être proclamée à Rome, a été étudiée par de nombreux cercles d'études et donné naissance à des innovations qui sont encore observables aujourd'hui. Qu'il s'agissent des coopératives forestières qui luttaient contre les grandes compagnies, les coopératives agricoles, les caisses d'économie et de crédit, les fiducies d'assurances et plus tard les coopératives d'alimentation ont permis de reprendre un minimum d'initiative dans le domaine économique afin d'améliorer les conditions de vie des gens. De mêmes, les syndicats ont permis d'affronter l'arbitraire de grands développeurs et de bâtir un droit du travail qui a protégé des milliers de travailleurs et des travailleuses exploités. Il faut toutefois ajouter qu'un courant plus conservateur a retardé la prise en charge par l'État de ses responsabilités collectives dans les domaines de la santé, de l'éducation et des affaires sociales. Mais l'évêque qui, à chaque année, devait aller quêter auprès du gouvernement un peu de fonds pour l'hôpital ou pour le couvent de son diocèse  croyait le faire  pour le bien de sa communauté dont il se sentait partie prenante mais qu'il voulait protéger des dangers du changement.

Je retiens donc de cette période un fort sentiment d'alliance entre l'Église et la  population appauvrie, même si cette alliance s'est vécue sur le mode autoritaire et que celui-ci a retardé la responsabilité politique de la société civile.

2. La modernisation de la société et de l'Église

Dès les années cinquante, il était devenu évident pour plusieurs que l'État devait jouer pleinement son rôle et que le mode autoritaire ne fonctionnait plus. Toutes les initiatives antérieures avaient créé un bouillon de culture qui allait dans le sens d'une plus grande responsabilité civique et proprement politique. La société entra alors dans ce que l'on nommera la révolution tranquille et, à la même période, l'Église universelle fit de même avec le concile Vatican II qui visait une « mise à jour », une modernisation de la culture chrétienne. Soulignons ici deux points majeurs.

D'une part, la révolution tranquille fut un vaste chantier pour moderniser la société québécoise. Il fallait rattraper le reste du monde dit développé. L'Expo 67 demeure, à cet égard, le miroir grand format de notre changement de sensibilité. Nous faisions désormais partie du monde moderne, sûr de lui-même et de ses prouesses. Certes, nous avons pris des initiatives originales dans plusieurs domaines mais nous avons peu touché au modèle économique ou politique en selle. L'arrivée au pouvoir des souverainistes suscita de grands espoirs mais les dirigeants demeureront  divisés entre une perspective néo-libérale et une tendance socio-démocrate  plus proche de certains  pays européens.  

D'autre part, dans l'Église, on retrouva le même vent de modernisation de l'institution. C'est dire qu'il y eut des échanges nombreux entre les efforts de la société politique et ceux de l'Église. Mais, là aussi, on ne toucha pas aux structures traditionnelles. On changea le langage, la liturgie, le mode d'enseignement, mais les structures de responsabilité demeurèrent fondamentalement en place. Bien plus, on réussit à profiter des ressources de l'État dans le domaine de l'enseignement religieux, retardant d'autant la prise en charge par les communautés chrétiennes de la transmission de leur foi.

Or, il se produisit dans ce contexte  un partage des tâches qui orientera l'avenir. Les autorités ecclésiales virent bien que le modèle de surplomb autoritaire était périmé. Dès les années cinquante, le cardinal Léger, dans cet esprit peut-être,  avait mis au pas les jeunes de l'Action catholique en leur interdisant de s'occuper de vouloir changer les structures en place dans la société. Tout le monde du social , du politique et de l'économique relevait de l'État et l'Église se redéfinissait comme étant le domaine du spirituel. En conséquences, les jeunes militants chrétiens n'avaient pas à s'occuper de changer les structures sociales mais d'obéir à leur évêque  et de témoigner de leur foi dans une vie morale irréprochable. Ce partage des tâches semblait si clair qu'il se propagea rapidement. Mais il eut des conséquences insoupçonnées. Beaucoup de croyants et de croyantes avaient investi la société civile et politique et travaillaient à construire une société plus moderne et plus juste pour tous. Ils cherchèrent en vain dans leurs églises des lieux pour débattre des enjeux spirituels de leurs engagements. Plusieurs se retirèrent alors en silence.

Je retiens de cette période bouillonnante l'emprisonnement du spirituel dans le monde ecclésial, comme si le spirituel n'était pas libre comme le vent  et qu'il n'ouvrait pas sur des chemins de libération dans tous les domaines de notre vie.

    3.La désillusion tranquille

Les années 80 virent la société de consommation devenir de plus en plus le barême de la réussite moderne. Mais c'était sans compter avec la crise du pétrole qui engendra une crise économique. La consommation devint menacée et plus d'un se mit à critiquer l'orientation socio-démocrate des gouvernements. Pourquoi payer pour les pauvres alors qu'on paie de plus en plus d'impôts et que l'emploi devient problématique? Dans les églises, on constata aussi les limites de la nouvelle catéchèse et les revendications de plusieurs groupes de femmes pour une plus grande égalité dans l'Église se soldèrent par une suite d'échecs. Beaucoup de femmes  continuèrent alors à se retirer tandis que le besoin de sens grandissait et qu'il émigrait ailleurs que dans les églises. En somme, tout se passait comme si l'adaptation aux renouveaux, qu'ils soient politiques ou religieux, rencontrait ses limites mais sans que l'on décide de changer d'orientation. Le référendum de 1995  révéla une fracture profonde de la société et la suite des choses allait montrer que  la peur de perdre son niveau de consommation  devenait un point de référence de plus en plus partagé. Pendant ce temps, des poignées de citoyens et de citoyennes insatisfaits investirent dans les luttes féministes et pacifistes mais sans rien attendre de l'Église, devenue de plus en plus renfermée sur elle-même. La chose était d'autant plus décevante que l'Église avait accompagné une classe moyenne montante tout au long de la révolution tranquille. Celle-ci avait pu profiter de cet appui pour se hausser mais elle n'avait désormais nul besoin de cette institution, si ce n'est pour certains rites comme le baptême du petit dernier et parfois le mariage. Certes, certains tentèrent malgré tout  de rappeler la priorité de la solidarité avec les citoyens plus démunis et de sensibiliser leur communauté de foi aux mensonges de la société de consommation. Ils trouvèrent peu d'échos, trop souvent étiquetés comme peu religieux et donc étrangers à la vie ecclésiale.

Je retiens de cette époque douloureuse l'incapacité à remettre en question la consommation effrénée et l'effritement de plus en plus important de la fibre sociale et solidaire avec les oubliés de la société. L'écart déjà souligné entre le spirituel cantonné dans l'Église et une société  qui se révélait de plus en plus complexe s'est agrandi. Il est devenu une rupture  tragique.

4.L'irruption d'un nouveau monde

À l'aube du nouveau millénaire, nous assistons  à la poursuite des tendances anciennes qui programment encore  profondément  l'ensemble de la population. Toutefois, un nouveau courant, que l'on appelle la globalisation a fait son entrée dans la vie et la conscience de beaucoup de personnes. C'est souvent le monde du travail qui a permis de rendre proche  la globalisation des marchés économiques. Une usine qui ferme au profit d'un pays  où la main d'œuvre coûte moins cher, des services qui émigrent aux Indes pour la même raison, les méga-centres qui tuent les petits commerces : autant d'expériences qui se succèdent de plus en plus rapidement et qui crée une nervosité dans plusieurs milieux. En même temps, une meilleure connaissance de la fragilité de la planète fait naître une sensibilité écologique autant chez les enfants du primaire que chez les citoyens les plus divers qui veulent protéger tantôt une montagne ou une rivière. Enfin, l'arrivée de nouveaux Québécois  venant de culture musulmane  ou bouddhiste  nous oblige à revoir les conditions d'un vouloir-vivre ensemble alors que plusieurs sont ébranlés par la fragilité de leur emploi et l'incertitude pour leurs enfants. Le drame de plusieurs Églises est d'être aux prises avec des opérations de rationalisation de leurs temples, pouvant compter sur un clergé déjà évanesçant, déplorant  l'absence de fidèles et demeurant trop souvent encore programmées par une conception du spirituel qui demeure prisonnier du cénacle. Avons-nous, comme Églises, quelque chose à dire  aux agriculteurs qui songent à se suicider puisqu'ils n'ont pas de relève et qu'ils s'enfoncent sous les coups de butoir des grandes firmes étrangères? Que dire à tous les amants de la planète en péril qui redécouvrent la complexité des liens entre les vivants et les générations d'enfants qui viendront? Comment souligner ces stages de plusieurs jeunes qui vont travailler dans un pays qui souffre de la mondialisation? Quels dialogues amorcer avec des croyants musulmans, indous., spiritualistes de tout crin, qui soient autre chose qu'un vague coup de chapeau à la charte et qui puissent devenir le lieu d'un interpellation mutuelle? Oui, nous sommes vraiment à l'aube d'une nouvelle histoire et nous pouvons déjà rapailler les éléments déjà soulignés comme autant d'éléments à mettre dans notre agenda collectif de croyants et de croyantes.

Je rappelle donc ces quelques constatations. Il y en aurait évidemment bien d'autres.

La première est l'alliance avec les gens. L'Église n'a pas d'autre chemin, rappelait Jean-Paul II que celui des humains qui sont nos frères et nos sœurs. À une Église sûre d'elle-même, qui attend que les « distants » reviennent au bercail , succède tranquillement une Église de la route et du cheminement partagé, où la sage-femme a désormais plus d'importance que le moraliste.

La deuxième, et non la moindre, est le refus d'emprisonner le spirituel dans nos Églises. Le Souffle de Dieu est partout à l'œuvre et son signe par excellence est celui de Jésus-Christ : il libère des forces de mort et remet debout avec les autres.

Le troisième est la prise de conscience de la loi du gagnant et du perdant qui habite l'univers de la consommation effrénée et sa critique fondamentale par le monde du don et du pardon qui nous vient de la bonne nouvelle de Jésus le Christ.

Enfin, la quatrième, demeure la globalisation, où nous pouvons, avec beaucoup d'autres travailler pour qu'un autre monde soit possible. À cet égard, peut-être sommes-nous un peu comme les premiers chrétiens et chrétiennes qui , dès les débuts, durent trier dans le monde juif qui leur était familier et s'ouvrir à de nouvelles cultures, à de nouveaux visages comme à autant de facettes d'un Dieu plus grand que notre cœur et qui, pourtant, se laisse deviner dans le visage de chacun et de chacune.