Débloquer l’avenir

Depuis maintenant treize ans, les Journées sociales ont proposé des réflexions collectives sur des enjeux majeurs qui traversent notre milieu. Tout un foisonnement d’expériences, de perspectives, d’outils pratiques en est  résulté. On peut s’y référer grâce aux Actes qui ont été publiés.

Suite à des suggestions de s’intéresser davantage aux personnes qui se débattaient dans des changements difficiles de l’action sociale, nous avons proposé de mettre les réflecteurs sur les acteurs et les actrices et non seulement sur leurs actions. Qu’est-il arrivé aux acteurs et aux actrices, quelles transformations ont-ils vécues au cœur de leurs actions pour changer  des situations qui font mal? Ainsi avons-nous pris le temps, aux Journées sociales de Chicoutimi en 2005, de préciser les passages vécus depuis plusieurs années dans nos engagements sociaux et de découvrir les passeurs, les passeuses  qui nous avaient aidés à progresser. Ce faisant, nous avons, à notre niveau, effectué une démarche qui est de plus en plus utilisée ces dernières années dans les sciences sociales et qui tente de prendre acte des changements dans la militance en utilisant les récits de vie et les témoignages, espérant dégager ainsi les nouveaux contours des mouvements sociaux.


L’exercice vécu  a été, de l’avis des gens présents, fort apprécié et a permis de préciser certaines transformations en cours. Il a aussi souligné le peu d’impact des communautés chrétiennes dans ces passages vécus, donnant à penser qu’une fracture certaine existe entre ces dernières et les personnes engagées socialement. À cause du manque de temps, on en est cependant resté aux passages déjà effectués et on a peu inventorié les passages à faire pour le temps qui s’ouvre. C’est à un tel travail collectif que nous convions maintenant les participants et participantes des Journées sociales.


Comment procéder pour débloquer l’avenir? C’est la grande question qui hante tous les groupes dits de gauches ou progressistes. Les critiques se sont passablement développées ces dernières années mais les propositions neuves sont encore peu nombreuses  ou encore complètement éclatées. Bien plus, nombreux sont ceux et celles qui ont l’impression de marquer le pas, ne sachant guère quel chemin emprunter dans un monde de plus en plus complexe. Certains, toutefois, résistent à l’impuissance. L’auteur de L’avenir de la gauche au Québec,  Pierre Mouterde, est du nombre. Il propose de revoir les expériences passées qui étaient porteuses d’avenir et qui ont été stoppées par des forces adverses. En les examinant, note-t-il, nous pourrions voir si elles sont toujours porteuses d’avenir et surtout mettre en place les conditions qui leur permettraient de se déployer dans le nouveau contexte qui est le nôtre.

Cette approche n’est pas sans parenté avec celle de Ernst Bloch, un philosophe de culture juive, qui, dans son ouvrage « Le principe espérance », parle des « possibles réels », c’est-à-dire des virtualités qui sont contenues dans des expérience d’hier et qui peuvent devenir réalité si on leur donne le coup de pouce nécessaire. Elle n’est pas, non plus sans affinités avec la pratique évangélique de « faire mémoire » qui suppose précisément de faire aujourd’hui et demain ce que la pratique de Jésus le Nazaréen nous a montré et qu’il continue de déployer en nous grâce à son Souffle. Soulignons qu’il ne s’agit pas ici de répéter le passé mais de dégager les forces de vie qui l’habitent et qui nous touchent encore, nous  stimulent et nous interpellent

Dans cette veine, nous pouvons reprendre les découvertes déjà faites depuis plus de dix ans et dont nous trouvons des traces dans les différentes rencontres. Y en a-t-il qui soient encore porteuses de vie et qui pourraient nous inspirer? Allons plus loin. Les pratiques effectuées ne sont pas nos seules initiatives. Le plus souvent, elles ont été réalisées avec d’autres qui, malgré leur fragilité, ont été nos maîtres ou nos inspirateurs. Qu’avons-nous alors appris des gens, de leurs rêves et de leurs tentatives? Sont-ils encore porteurs de vie et d’espérance pour nos actions futures? En tenant compte des oppositions toujours présentes et des échecs connus, quelles conditions concrètes pouvons-nous développer pour débloquer un avenir possible?


Peut-être, en bout de piste, pourrons-nous fêter un avenir dessiné à grands traits, comme Jésus l’a fait lors de la Cène? Car la fête est rupture et ouverture aussi sur ce qui s’en vient. Selon Jean, au chapitre 13, Jésus est sorti de table et pris la place du serviteur. Il a ensuit invité ses disciples à faire de même car ils y trouveront le bonheur. Il y a ici plus qu’un rappel lénifiant à l’amour fraternel mais bien une rupture avec la tendance naturelle de tout  pouvoir à dominer et à domestiquer les autres. Pour retrouver la veine de la Bonne nouvelle du Royaume, il est donc indispensable de prendre la place de celui ou celle qui n’est pas assis à table, qui n’a pas le pouvoir, qui est sans avoir et sans importance aux yeux de la société. C’est alors que l’on voit, avec lui et avec elle, la nouveauté qui est possible et qui rompt avec l’ordre établi. C’est alors que l’on voit aussi qu’un chemin inédit s’ouvre qu’il nous faut emprunter. Cette double dimension d’une rupture avec le monde du pouvoir et d’une ouverture, d’une aventure qui nous est offerte fait partie du mémorial vécu à l’eucharistie. C’est peut-être pour l’avoir mise sous le tapis que celle-ci est devenue vide de sens, ne faisant plus signe à ceux et celles qui la vivent. Retrouver cette dynamique ne se fera évidemment  pas sans remises en question. Mais elle est incontournable Surtout dans la perspective du Congrès eucharistique mondial qui aura lieu à Québec en 2008.