Et si « le monde ordinaire » avait raison?

Les résultats des dernières élections, comme les rebondissements qui ont suivi et dont le dernier en lice est la démission du chef du Parti québécois, ont donné lieu à un grand nombre d’interprétations. À quelques semaines de la tenue des Journées sociales du Québec sous le thème Débloquer l’avenir, nous voudrions en proposer une autre à partir de l’histoire globale qui nous programme depuis de nombreuses années et qui semble être absente des réflexions actuelles.

Les gens des régions ont douloureusement vécu l’expérience, ces dernières années, de l’irruption de l’économie mondialisée dans leur vie quotidienne. La suppression des emplois dans les domaines du textile, du meuble, de la transformation agroalimentaire, à quoi s’ajoute la crise majeure dans l’industrie du bois, a touché des milliers de personnes et les a privées de leur gagne-pain. Le global fait désormais partie du régional et du local de façon très concrète, menaçant souvent la survie même de plusieurs municipalités. D’où une colère sourde contre des gouvernants qui apparaissent dépassés par les événements et qui n’ont rien d’autre à proposer que la bonification des primes de départ des compagnies. Dans ce contexte, annoncer à cœur de jour un autre référendum, sans imaginer de nouvelles voies à l’économie ni proposer de défis collectifs stimulants, tenait alors davantage de la pensée magique que d’une démarche fondée sur la prise en compte de l’ensemble des réalités vécues par une majorité  de gens.


En plus de cette insécurité économique, la population a été matraquée par les médias avec certains incidents qualifiés, parfois à tort, parfois à raison, « d’accommodements raisonnables ». Plusieurs ont alors pris conscience de la fragilité de leur identité collective, comme si ces incidents avaient servi de révélateur des profondes transformations en cours qui traversent la composition de la population à l’heure des déplacements d’un grand nombre de personnes en quête d’espoir. Là encore, depuis des années, les dirigeants n’ont pu ni proposer ni s’entendre sur un cadre qui faciliterait le « vivre ensemble ». Dans les années 90, on croyait avoir trouvé un outil prometteur dans le concept de « culture publique commune ». Mais assez vite, on l’a rejeté au profit d’une citoyenneté lestée de toute référence à l’histoire de la majorité. Avec le gouvernement libéral, la pédale douce a été mise sur cette citoyenneté et les divers groupes de Québécois plus ou moins récents ont été réduits à autant de «  clientèles » à satisfaire. Bref, les décideurs n’ont pas réussi à tenir compte d’un profond besoin identitaire d’une grande partie de la population, un besoin qui devient d’autant plus exacerbé qu’on semble le nier et l’enterrer, comme l’ont mis en évidence les débats sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles.


La population  est devenue aussi très sensible à la fragilité de la planète et elle en voit des signes concrets dans la pollution de ses rivières ou dans les efforts démesurés qu’elle doit déployer pour sauvegarder un morceau de montagne. Là encore, les gouvernants ne semblent pas voir les changements de fond qui s’effectuent et se cantonnent dans des mesures superficielles.


Comment réagit la population, qui est ainsi triplement fragilisée par l’emprise du global sur le local ? Elle se cramponne alors sur des réalités où elle a l’impression d’avoir encore un certain contrôle : on valorise sa famille, on veut la protéger, ce que l’ADQ a su exploiter politiquement. On fait aussi appel à l’art traditionnel de s’en sortir et qui s’appelle la débrouille individuelle. Pour le reste, on verra. En somme, le rejet des dirigeants traditionnels s’explique en bonne partie par leur manque de vision concernant l’avenir du Québec dans la nouvelle économie. Elle se comprend aussi par l’absence d’un nouveau contrat social susceptible de soutenir les créativités locales et par  l’incapacité de prendre réellement le tournant écologique. C’est dans cette atmosphère que s’installe un cynisme qui ne peut engendrer aucune vision de l’avenir susceptible d’emballer les hommes et les femmes au-delà de leurs préoccupations quotidiennes.

    

Pourtant, les ressources ne manquent pas pour opérer les changements nécessaires. Combien de générations précédentes ont dû lutter contre l’appauvrissement collectif, la marginalisation sociale, les rigidités de la pensée officielle ? Des initiatives en sont résultées, qu’il s’agisse des coopératives de travail et de crédit, d’un code du travail, d’une loi contre la pauvreté ou sur l’équité salariale.  N’y a-t-il pas là des inspirations qui n’ont pas fini de se déployer et qui pourraient donner naissance à des initiatives neuves ?


Il y a 25 ans, dans un essai intitulé Le Besoin et le Désir, le sociologue Marcel Rioux estimait que les difficultés de l’époque étaient propices au retour de l’utopie. « Beaucoup, devant les crises, se tournent vers le passé pendant que d’autres regardent vers les nouveaux possibles et pratiquent l’espérance ; ça me semble aujourd’hui être le lot des nouveaux utopistes », écrivait-il.  Les temps présents s’y prêtent, nous semble-t-il.


Les divers partis sont en train de réfléchir au choc qu’ils ont enregistré le 26 mars. Ils feraient bien de ne pas se satisfaire de la vente éventuelle de nouvelles images et se mettre plutôt à l’écoute des citoyennes et des citoyens des différents milieux. Mme Pauline Marois, en annonçant sa candidature, a insisté sur la nécessité d’écouter les messages de la population. Tout le monde en profiterait si la chose était pratiquée.