L’agenda social, la foi chrétienne et la théologie ou la recherche d’une théologie de l’Alliance

Depuis plus de douze ans, les Journées sociales du Québec rassemblent des réseaux de chrétiens et de chrétiennes qui cherchent de nouveaux arrimages entre l’agenda social de notre milieu et leur foi. J’aimerais montrer les pistes qui se dessinent dans ces diverses pratiques, tout en étant bien conscient qu’il s’agit d’une interprétation qui m’appartient et qui n’a pas encore été discutée par les différents membres du comité national. Dans un premier temps, je parlerai de l’expression éthique des pratiques en cours et, dans un second, je proposerai une relecture théologique de ces mêmes pratiques, en m’aidant pour le faire des divers outils écrits qui ont été produits à l’occasion des diverses rencontres nationales.

1. La responsabilité éthique des croyants.
Les Journées sociales du Québec continuent, d’une certaine façon, les Semaines sociales d’autrefois mais en s’en distinguant assez profondément.
Au lieu de s’adresser à une certaine élite, les Journées sociales s’adressent à des réseaux de chrétiens engagés dans l’action dans les différentes régions du Québec. On y retrouve ainsi des personnes qui interviennent directement sur le terrain, que ce soit dans des groupes communautaires, dans des syndicats ou encore dans des organismes de pastorale sociale de l’Eglise. Toute une frange de personnes s’y ajoute, qui n’appartient pas nécessairement à des groupes constitués mais qui gravitent autour des réseaux mis en place par les diverses institutions mentionnées.
La seconde différence vient du fait que les divers chantiers de réflexion qui se mettent en place privilégient les pratiques en cours et cherchent à les étoffer, les critiquer, les remettre dans un contexte plus vaste et plus complexe. Chaque région a ainsi des démarches conscientisantes à effectuer, car les thèmes abordés s’accompagnent toujours d’un outil qui permet d’analyser des pratiques en cours et d’amorcer une attitude critique qui sera reprise, mise en contexte avec celles des autres régions et approfondie lors de la rencontre nationale. Ajoutons qu’une place importante est laissée, lors de la rencontre nationale, à une célébration qui cherche à s’articuler aux démarches entreprises. C’est là que j’ai trouvé des éléments qui nous intéressent aujourd’hui. J’en reparlerai plus loin.
Ma première réflexion d’ensemble voudrait souligner la signification éthique des démarches présentées. Les problématiques sociales qui ont été privilégiées traversent l’ensemble de notre société et touchent en profondeur
des milliers d’entre nous. Qu’il s’agisse de la crise du travail et du salariat, la montée du pouvoir financier, la difficulté de vivre et d’agir à contre-courant ou encore l’urgence de prendre sa place d’acteur dans une société civile fragilisée, les personnes impliquées témoignent d’un engagement réel au coude à coude fraternel avec ceux et celles qui souffrent dans leur dignité d’être plus ou moins exclus de la société actuelle et de son devenir. Pour les gens qui entrent dans ces démarches, la problématique proposée n’est pas un simple sujet de réflexion gratuite mais un effort pour mieux comprendre la souffrance de toute une population et pour y chercher des éléments qui seraient porteurs d’espérance. Dans toutes les régions, en effet, les préparations aux Journées sociales regroupent des personnes qui souffrent des situations analysées et plusieurs d’entre elles viennent participer à la rencontre nationale.
J’aimerai souligner que« l’option pour les pauvres », comme on l’appelle, se traduit au mieux ici dans la recherche et la promotion des personnes qui ne sont pas d’abord étiquetées comme pauvres mais comme étant d’abord des personnes avec lesquelles les gens se sentent une sorte de parenté profonde. L’éthique de la responsabilité devient ici une éthique de l’alliance et de la complicité. L’humanité à défendre n’est pas simplement celles des autres mais une humanité qui est aussi la mienne et qui nous est commune. D’où la souffrance qu’un tel engagement engendre, car il s’agit de faire sien l’éclatement des repères, l’effritement douloureux des réseaux de solidarité, l’impuissance devant les structures qui programment la vie quotidienne, le désespoir devant l’impossibilité d’être entendu et considéré citoyen de plein droit comme les autres. La souffrance ressentie rejoint l’ensemble de l’être, Elle gruge peu à peu l’espérance et ouvre une béance qui ne sera pas facilement comblée. Car lutter et obtenir des résultats est toujours stimulant. Mais accompagner des gens et des populations sans voir le jour des changements nécessaires suppose plus qu’un effort de volonté têtue. La lutte sans cesse reprise suppose le souffle nécessaire pour durer et plus d’un expérimente qu’un tel souffle lui est redonné dans cette alliance même qui soude plusieurs êtres qui cherchent un chemin et s’y aventurent. L’homme d’affaire qui sort de sa route déjà toute tracée pour intégrer dans son voyage la personne souffrante qui est sur le bord du chemin demeure encore aujourd’hui le prototype du voyageur croyant.
Voilà pourquoi il me semble que nous pouvons voir dans ces multiples pratiques un peu plus que l’exercice d’un sens éthique. L’expérience chrétienne n’a pas de lieu propre qui serait assuré. Elle emprunte le chemin de tout le monde. Son agenda lui est suggéré par l’agenda des personnes exclues du chemin. Du coup, les pratiques dites éthiques peuvent devenir autant de paroles d’une foi vivante, l’effort pour répondre à des appels qui remuent tout l’être et qui le compromettent, c’est-à-dire qui le mettent en rapport avec les autres et qui ont valeur de promesse d’une avancée sur le  chemin partagé, La dimension théologale de telles expériences me paraît ainsi plus que vraisemblable. On y trouverait l’intuition d’un souffle divin, sans cesse redonné, un visage de Dieu qui n’est guère tout-puissant mais bien fragile, fragile et patient, croyant encore plus que nous en la valeur de notre humanité et nous d,on,naflt le goût de la découvrir el1core davantage.2. La force du svmboliaue.

Un bon nombre de croyants qui fréquentent les Journées sociales disent y revenir car ils y trouvent une sorte de port d’attache. Une sorte de magoshan, de lieu de rencontre entre deux chemins. Car la situation actuelle du christianisme et de l’Eglise officielle n’est guère reluisante. Plusieurs ont la conviction pénible que nous somme devenus des rentiers. Nous vivotons en puisant dans les richesses accumulées par les autres générations qui nous ont précédés mais sans en produire de nouvelles. Plus exactement, nous cherchons à bricoler du sens en puisant dans une grand magasin d’antiquités mais sans faire trop d’efforts pour reprendre le chemin des autres et inventer avec eux, avec elles, des signes et des balises inédites. L’effritement d’une certaine société se double donc ici de l’effritement d’une Eglise et de sa difficulté à produire du sens, c’est-à-dire à emprunter des pistes neuves avec un peuple plus que jamais prisonnier du Grand Carrousel de l’économie.

Faut-il, comme certains corbeaux de malheur, reconnaître que notre christianisme a fait son temps, qu’il est épuisé et que nous devons accepter, comme Moïse, de ne jamais entrer en Canaan? Faut-il, au contraire, se rappeler plutôt l’expérience des tribus qui sont entrées en Canaan et qui ont dû inventer une autre façon de croire au milieu de l’économie triomphante, des dieux de la terre et des forces cosmiques ou de l’effritement des solidarité communes?

Je soupçonne que les Journées sociales sont plutôt de ce deuxième type et qu’elles cherchent à leur façon à ouvrir des champs de réflexion et d’action, espérant apporter ainsi une contribution à des questions partagées par beaucoup de gens.

Chose certaine, bien peu de théologies semblent, aujourd’hui, avoir une saveur neuve et redonner du souffle pour reprendre le chemin.  L’affirmation peut paraître dure mais elle ne fait que rappeler les liens multiples que la théologie entretient avec une communauté croyante. Quand cette dernière se désagrège ou se referme sur elle-même, l’effort théologique devient tôt ou tard ésotérique ou encore platement répétitif. C’est l’alliance retrouvée avec sa société et sa culture qui permet à la théologie de recréer un nouvel espace du croyable.

Entre temps, il me paraît intéressant de constater que les participants et participantes aux Journées sociales retrouvent du souffle et de la créativité grâce aux diverses célébrations qui sont proposées à chacune des rencontre nationales. Tout se passe comme si l’absence de paroles croyantes plus systématisées était compensée par l’entrée dans l’expression symbolique. Le symbole permet, en effet, d’ouvrir un espace à un grand nombre de gens. Il est fondamentalement un outil de communication, capable de recréer des liens entre ceux qui l’échangent et acceptent de le porter. À ce moment précis de notre histoire, où les anciennes représentations ne nourrissent plus notre imaginaire, il n’est guère étonnant que la créativité croyante tente de s’en bricoler un autre en puisant dans le stock des vieux récits.
En mettant en dialogue les diverses célébrations qui ont jalonné les rencontres nationales, on arrive à dessiner une paysage riche en couleurs. On ne sera pas surpris de l’importance prise alors par le chemin car la quête de sens a déjà pris la place des itinéraires officiels. Sur le chemin, qui est partagé avec les gens des différents milieux, les croyants découvrent qu’ils sont marqués, eux aussi, sur le front et sur la main par l’Économie triomphante. Ils se découvrent pourtant solidaires des travailleurs et travailleuses, de plus en plus précaires, qui fêtent encore le premier de mai. Les voici donc qui font le geste de sortir de leur cénacle pour aller timidement les rejoindre. En chemin, ils rencontrent de nouveaux témoins ou prophètes en faisant attention à ce qui se dit encore dans les diverses régions. Dans le grand livre de l’histoire, dont seul le persécuté a la clé, ils vont choisir leurs ancêtres dans la foi. Amos, Chrysostome, François et Claire, mais aussi bien Elisabeth Turgeon et Denise Gauthier. Chacun de ces ancêtres commence par rappeler ce qu’il a fait pour que la justice et la foi puissent se donner la main. Ensuite, il demande aux gens si d’autres, à leur connaissance, ont emprunté le chemin qu’il a parcouru. Et les participants de répondre en nommant des personnes de leur milieu, de leur territoire, comme si le chemin se continuait et s’inventait à mesure qu’il se déroule. Sur nos chemins, il nous faut évidemment apprendre à discerner les signes d’une bonne nouvelle, à pressentir une Présence qui fait bourgeonner du nouveau, apprendre à investir l’économie et à travailler avec tous ceux qui veulent rebâtir la maison commune qui a été détruite. Impossible, toutefois, d’y arriver sans ces efforts jamais terminés pour tisser une Alliance neuve en terre de Canaan.
Un tel chemin, faut-il le rappeler, constitue aussi une blessure qui n’est jamais fermée, car le sens de notre aventure humaine et de notre vouloir -vivre ensemble demeure encore à découvrir. Avec les autres.