Des mots (réflexion sur la foi)

Le 2 avril dernier, dans la suite des Conférences Notre-Dame de Québec, monsieur l’abbé Paul Tremblay a proposé cette réflexion sur la foi telle qu’elle est vécue chez nous actuellement et il a indiqué des pistes pour rompre un trop lourd silence et redevenir capables de parler avec Dieu et de se parler de Dieu les uns les autres.

Ce titre peut s’interpréter de deux manières, fort différentes. On peut d’abord se demander, en pensant aux prédicateurs dans les églises et aux catéchètes dans les classes, comment peu vent-ils trouver les mots pour dire la foi chrétienne, de manière accessible, dynamique et convaincante, aux enfants, aux adolescents et aux adultes un peu « mêlés » que nous sommes? Le titre pointe dans une deuxième direction. Il évoque une autre réalité, beaucoup plus profonde, qui nous concerne toutes et tous, croyantes et croyants. Il renvoie à la difficulté intérieure que chacun éprouve lorsqu’il s’agit de dire sa foi: les mots ne viennent pas. Nous avons de la difficulté à trouver les mots pour habiller notre foi. Sans compter que bien des croyants ont l’impression de n’avoir rien à dire sur leur foi. Ou ils ne veulent pas en parler. Ou ils se sentent mal à l’aise de parler d’une réalité fuyante, incertaine, vacillante.

Pourquoi ce malaise à parler de sa foi? Comment trouver les mots pour exprimer sa foi ou son peu de foi? Comment faire parler sa foi? Voilà la direction que je propose à notre réflexion.

Le contraire d’une foi active, productive, c’est la foi morte (Jc 2,17). Aussi grave que la foi morte, il y a la foi muette, la foi qui n’a pas de voix, qui n’a rien à dire, pire, qui ne dit plus rien. C’est un malaise ou un mal de répandu.plus en plus

Je ne parle pas de la foi silencieuse. En ce pays, traditionnellement, la foi a été silencieuse. Pour bien des raisons. La parole sur la foi a été largement le monopole du clergé, des religieux, des religieuses. Nous serions, d’après Gilles Vigneault, « gens de parole et gens de causerie »; mais nous sommes aussi fils et filles de l’hiver, gens de silence et de peu de mots. Dans notre pays, les gens se sont tus, notamment sur leur foi. Celle-ci n’était pas très causeuse, mais
elle était porteuse. Elle portait le témoignage. Le témoignage, aime-t-on souligner, c’est un long attachement à être, à vivre certai_nes valeurs et quelques instants brefs où l’on s’explique sur sa motivation. Leur foi parlait à
travers leur témoignage de vie, à travers la prière, à travers les principes moraux.

Je ne veux pas parler non plus de cette hésitation compréhensible à aborder la question de ses convictions profondes. C’est normal, les gens n’aiment pas s’étaler en public! Je veux parler d’un autre genre de silence sur la foi, un silence embarrassé, un silence malaisé, parfois un silence vide. Je pense à la foi qui n’ose plus se dire, parce qu’elle a si peu à dire ou qu’elle n’a plus rien à dire. La foi qui ne suscite rien à l’intérieur, et qui, donc, ne ressuscite rien. La foi qui a peut-être encore les formes et les apparences, mais qui n’a plus de sève intérieure. Quand la sève ne monte plus… comment voulez vous qu’il y ait des mots et des feuilles, des oeuvres et des fruits ?

« Ma foi ne me dit plus rien. » C’est un aveu que certains se font à eux-mêmes secrètement, que d’autres n’hésitent pas à faire ouvertement. Qu’il suffise de penser aux études récentes de Jacques Grand’Maison sur le vécu humain et religieux des diverses générations de Québécois. Je ne citerai que ce témoignage d’une femme de trente-neuf ans, témoignage typique d’une génération: « On a balayé toute notre histoire, on n’a pas digéré les nombreux change ments. On est plus sûrs de rien. On cherche des fondements plus valables, mais quoi, où, comment? La morale, la religion, c’est loin de nous. Notre vie était pleine comme un oeuf. Puis, aujourd’hui, tu commences à sentir un vide immense. »

À certains jours, ce genre d’aveu peut monter aussi en nous, comme une ma rée froide. Pourquoi le cacher? Jérémie, le prophète, ne dit-il pas un jour à son Dieu:  » Tu es devenu pour moi comme une source trompeuse au débit capricieux » (15,17). Elie, le plus grand des prophètes, qui avait menacé son pays de la sécheresse, se retrouve lui-même un jour totalement à sec, déprimé, suicidaire. « Je n’en peux plus! Maintenant, Seigneur, prends ma vie » (1 R 19,4).

Il faut cependant chercher plus loin les causes de ce malaise. Quand une personne perd la parole, à la suite d’un traumatisme psychologique ou neurologique, quand une personne âgée commence à perdre la mémoire, alors on devine que le trouble est profond: trouble des neurones d’où origine la parole, maladie d’Alzeimer, trouble de l’appartenance, trouble de la solitude, troubles affectifs. Quand la foi elle même devient aphasique, quand le croyant ne trouve plus ses mots, il faut probablement voir là le symptôme de troubles sérieux de l’appartenance, de la mémoire, de la solitude, de l’affectivité.

Comment expliquer ce silence, cette perte de mots, cette perte du sens? Il n’est pas possible de renvoyer tout le blâme aux seuls individus. La foi naît toujours d’une liberté, certes, mais cette liberté est en partie façonnée par la culture ambiante. L’Évangile, c’est une langue; moins elle est parlée autour de soi, moins on la pratique soi-même, moins les mots viennent aisément. Au Québec, la langue de l’Évangile est une langue de moins en moins parlée, de moins en moins apprise au foyer, de moins en moins comprise. Pas étonnant que le silence s’étende comme un mauvais brouillard.

Comment trouver ou retrouver, au coeur des gens de ce pays, les sources de la parole? Je vous invite à chercher les mécanismes subtils qui font parler la foi, à repérer les nourritures affectives qui alimentent la parole et la foi. Je vais indiquer quatre lieux-source, qu’il convient de prospecter et d’explorer, pour que jaillisse la parole, une parole personnelle, capable d’engendrer un dialogue avec l’autre Parole, celle qui s’entend dans la Bible et l’Évangile.
La parole vraie naît d’abord de l’expérience. J’aime beaucoup cette pensée de Jean Sulivan : « Un jour, je me suis aperçu que les questions éternelles se jouaient au niveau de la terre, dans l’expérience humaine, dans la chair, dans le souffle. Pour moi, tout a changé. » C’est la découverte qu’ont faite nombre de chrétiens, hier à travers l’Action catholique, aujourd’hui à travers divers mouvements et groupes croyants. C’est la découverte que nous faisons tous et toutes, un jour ou l’autre, au moment d’une épreuve, d’une joie, d’un échec, d’un choc, quand la foi nous traverse le coeur et le corps. Et à l’heure de notre mort, quand elle nous traversera le souffle et le sang.

Tel est le rhlisme de la foi, depuis que le Verbe s’est fait chair. Mais de puis bien avant, depuis que le Dieu d’Abraham et de Sara, de Moïse et de Cippora – on ne parle jamais d’elle, parce que Moïse était séparé! ce qui n’a pas empêché le beau-père Jethro de l’aider beaucoup – s’est révélé comme un Dieu marchant avec son peuple, à travers les hauts et les bas de son histoire. Mais encore bien avant cela, depuis les origines du monde, où Dieu, comme dit la Genèse, prenait plaisir à se promener dans le jardin de l’Éden.

Jésus n’a cessé de tenter de sortir ses compatriotes de la religion devenue une cage de mots et de pratiques étouffantes. Il n’a cessé de ramener la foi au niveau de la terre, du blé qui pousse, du soleil qui éclaire tous les humains, du Royaume agissant au coeur du monde comme le levain dans la farine, du lé preux ou du malade réintégré, de l’étranger accueilli, de la Bonne Nouvelle qui surgit dans la rue, au Temple et en dehors du Temple. Sa pa role a remué et mobilisé ses disciples, hommes et femmes, qui ont eux aussi découvert que les vérités éternelles se jouaient sous leurs yeux, dans leur pro pre vie, au coeur des faits et gestes de la vie quotidienne.

En dépit de tous les efforts de renouveau des trente dernières années, la religion demeure encore, pour trop de gens, enfermée dans la cage des mots et des réponses préfabriquées. Il n’est pas sûr que nous ne donnions pas encore prise à cette image d’une Église prisonnière d’une cage des mots et de pratiques, lorsqu’il s’agit des questions brûlantes d’aujourd’hui, comme par exemple la question de la contraception et de la place des femmes dans l’Église. Le langage chrétien a beau être répété et ressassé, s’il ne passe pas sur la croix de l’expérience singulière des gens, il ne suscite rien, il ne ressuscite pas.

Rappelons-nous ce temps où le peuple d’Israël avait investi le meilleur de sa foi dans son temple, dans son roi, dans sa terre, dans ses livres sacrés. Puis est venu le cyclone de l’exil. Ils y ont tout perdu: leur terre, leur temple, leur roi et leurs prêtres, leurs livres sacrés. Exilés à Babylone, ils ont dû réinventer la parole à partir de leur coeur et de leur expérience de croyants désemparés, à partir de leur mémoire et des bouts de manuscrits conservés dans leurs sacs d’expatriés. Alors sont apparues, à travers le drame de l’exil, les dé couvertes étonnantes de la religion intérieure que n’ont pas manqué de noter les prophètes.

Parole d’Ezékiel, le prophète emmené en exil, que nous proclamons à chaque veillée pascale: « Je vous donnerai un coeur neuf et je mettrai en vous un es prit neuf… Je mettrai en vous mon propre esprit » (36, 26-27). Parole du prophète Joël: « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions » (JI 3,1).

C’est ce que nous vivons aujourd’hui. Sans changer de terre, nous avons quitté le pays de nos ancêtres, dans un véritable exode spirituel et intérieur, qui nous laisse sur place dans un mon de nouveau. Nous sommes exilés de toutes nos certitudes :la terre solide de la doctrine d’hier, la parole incontestée de l’Église, du pape, des évêques, la référence universelle aux rites, aux prêtres, à la Bible.

À travers le bruit de tant d’autres voix et de tant d’autres doctrines qui se font entendre aujourd’hui, il faut partir à la recherche de la parole qui se murmure au coeur des gens. Elle fraie son chemin à travers mille et une expériences. À travers une expérience spirituelle de l’enfance ou de l’adolescence. À travers les tâtonnements et les errances des dernières décennies. À travers une expérience d’engage ment dans laquelle on s’est investi à fond. À travers la grande épreuve d’une vie -nul n’est épargné -, à travers un échec, une faillite, un bonheur. À travers une passion qui inspire et dynamise toute une vie.

Les premiers déblocages se font dès que le contexte est favorable. Le tabou sur la religion ne va pas durer toujours. Après l’épreuve qui l’a frappé, Lucien Bouchard disait sur les ondes à grande écoute: « J’ai retrouvé la prière ». Je garde le souvenir d’une très belle parole dite par un forestier du Lac-Saint-Jean, dans un contexte propice à ce genre de confidences. Il racontait comment, à partir de son expérience sillonnée de « chances » étonnantes – dites des « adons » en langage régional – il appelait et priait Dieu sous le nom d' »Adon ». Cet homme ajoutait ainsi à la chaîne des mots qui résument la foi  don, abandon, par don – le beau mot « adon » (voisin, je ne sais par quelle voie sémantique!, du mot Adonaï par lequel les Hébreux désigne le Seigneur).

Les expériences sont là, à fleur de peau, à fleur de vie. Il manque seulement un peu d’écoute intérieure, le temps de s’arrêter, un lieu et un moment pour les faire jaillir. « Oui, la parole est toute proche de roi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 14).

C’est ainsi, par exemple, qu’un grand nombre de gens, sous des dehors très sécularisés, font une expérience de Dieu, la plupart du temps secrète. Une sorte d’interdit entoure encore ces choses. « J’ai découvert Dieu en moi, disait un homme de 46 ans. Je devrais plutôt dire que c’est peut-être Lui qui est venu me rencontrer au fond de moi. Je vous dis quelque chose que je n’ai dit à personne d’autre, même dans ma famille. T’as l’air fou quand tu parles de choses semblables, par exemple cette inspiration intérieure qui transforme ta vie. Tu me vois dire ça à ma gang, aie! J’ai retrouvé mon âme, Dieu, puis tout ça ». Il faudrait multiplier ces essais, ces prises de parole qui surgissent de l’expérience. On en tirerait des récits surprenants de l’efficacité souterraine de la Parole. On découvrirait les chemins intérieurs par lesquels se faufile aujourd’hui la Parole.

Certes, il existe des moments privilégiés pour faire lever cette Parole au coeur des gens, comme le moment du synode dans ce diocèse de Québec. Mais il y au rait lieu de trouver le moyen de favoriser ces « paroles naissantes », par exemple dans la liturgie eucharistique qui, me semble-t-il, accorde trop d’importance aux textes passés et qui ne cherche pas assez à faire émerger la Parole qui s’écrit aujourd’hui. À celle-ci, il conviendrait de faire une meilleure place, pour aider les croyants à trouver les mots pour dire leur foi à travers leur expérience, et pour arriver à dépasser le tabou qui pèse aujourd’hui sur les propos touchant la foi.
Les parents le savent: la parole des enfants naît et se développe à même leurs incessants pourquoi? Les éducateurs en font une de leurs règles premières: il faut susciter le questionnement des élèves, La parole naît quand on commence à poser des questions, quand on consent à reconnaître en soi l’espace du doute, de la recherche, Quand on ressent suffisamment un malaise pour se mettre en route vers autre chose. Quand on commence à dépasser les discours officiels, les dis cours répétés, pour chercher réponse à ses propres quêtes et interrogations. Il en va de même pour la parole sur la foi: celle-ci commence quand on accepte de faire une place aux questions, aux doutes, à une croissance possible, à des étapes dans la croissance.

Nous vivons dans un temps où les idéologies sont mortes et où tous les discours sont devenus suspects: le discours poli tique, le discours syndical, le discours religieux. Pourquoi? Parce que ces dis cours en ont trop promis ou ont prétendu dire le dernier mot sur la réalité. Parce que ces discours donnent l’impression d’avoir trouvé la réponse définitive aux questions et aux drames du monde. Alors qu’ils s’avèrent incapables de changer le monde, magiquement.

Le discours religieux crée le même mal aise aujourd’hui lorsqu’il laisse entendre que tout est clair et comme déjà jugé d’avance, depuis toujours, Pourtant, au temps du Concile Vatican Il, l’Église a vraiment indiqué sa volonté de délaisser le ciel des synthèses et des réponses toutes faites pour accepter de cheminer humblement avec les joies et les espoirs du monde, Pourquoi persiste encore ce sentiment que la foi est à prendre tout d’un bloc?  » Tu prends le paquet ou tu pars. » Pourquoi, dans le domaine de la foi, laisser encore si peu de place aux questions ouvertes et aux recherches communes?

Pourquoi donner l’impression de tant de clarté, alors que nous habitons, comme wus les humains, « le pays de l’OInbre » (Lc [,79), La meilleure définition de l’Église que je connaisse est la sui vante: « L’Eglise, c’est la communion de tous ceux, ni meilleurs ni pires, dont le regard est réglé sur une autre distance, qui ont l’air de désigner un territoire humain où la nuit est un peu moins dense, et qui donnent envie de croire que c’est de ce côté que l’aube poindra » (Jean Sulivan).

Si le discours religieux se faisait plus modeste, plus humble, les croyants ordinaires pourraient mieux y prononcer leurs propres mots, leurs premières paroles, trouveraient l’espace nécessaire pour exprimer leurs questions, leurs doutes, leurs essais, leurs échecs.

Je pense ici à Nicodème, ce pharisien hésitant, qui se posait des questions, en secret,- parce que ce n’était pas permis de douter dans son « syndicat » de pharisiens, et qui vient rencontrer Jésus dans la nuit. On assiste alors à l’une des conversations les plus profondes de l’Évangile. On sent que Jésus a aimé le questionnement de cet homme. Et Jésus lui parle le langage mystérieux de la nuit: il parle de renaître; il parle du vent qui souffle où il veut et dont tu ne sais ni d’où il vient ni où il va; il parle de vie éternelle; il parle de faire la vérité pour venir à la lumière. Les conversations de la nuit sont sou vent les plus secrètes et les plus riches. et de la foi sur un ton très réservé, très allusif, plein de nuance, comme une musique très douce, écoutez:

« Tu nous manques, Seigneur, dans le tréfonds de notre coeur, sa place reste marquée comme un grand vide, une blessure. À l’infini de la présence, le monde est allusion, mais il gémit en exilé et crie sa désolation de n’éprouver que ton silence. Cachés au creux de ton mystère, nous te reconnaissons sans ja mais te saisir. »

Cet hymne parle d’absence et pas seulement de présence. Elle parle de vide, de silence, d’allusion, de blessure, d’exil, de mystère, et pas seulement de plénitude, de révélation, de possession, Voilà une tonalité qui correspond bien à notre temps lorsqu’il est question de dire sa foi, Dommage que ce ton soit si rare dans la prière liturgique, On s’y reconnaîtrait mieux, ce langage se rait mieux accordé à notre expérience, on aurait envie d’en reprendre les mots et les images pour dire notre foi. Nos églises sont peut-être, trop vite et trop tôt, pleines d’un Dieu qu’on ne voit pas. Et pas suffisamment, pas assez longtemps, signe, allusion, invitation à reconnaître sa présence et son absence.

Dans la Liturgie des heures (le bréviaire), il se trouve une hymne qui fait un très vif contraste avec toutes les autres. Les hymnes en général sont plutôt triomphantes, affirmatives à souhait; elles annoncent Dieu et la foi avec des trompettes. Cette hymne parle de Dieu.

Pour que nous arrivions à trouver nos mots sur la foi, il faut faire de la place à nos questions et à nos doutes. On n’attend plus de notre foi qu’elle apporte réponse à tout, mais qu’elle nous donne quelques humbles certitudes. On ne de mande pas que tout soit éclairé parfaitement, on demande juste assez de lumière pour avancer dans la nuit.

Un simple exemple: il est étonnant de constater comment se répand, ici et ailleurs, la croyance en la réincarnation. Selon les sondages, environ 20% des gens adhèrent à cette croyance. Une croyance qui reste, on le sait, bien en deçà de la foi en la résurrection. Pour beaucoup de gens, la réincarnation ap paraît comme un premier essai de ré flexion sur ce qui vient après la mort, une première réponse personnelle, un premier mot, qui est aussi le premier mot de milliards d’autres humains qui s’inscrivent dans la riche et longue tradition bouddhiste. Ce n’est pas en dénonçant la réincarnation et en chantant plus fort l’alléluia de la résurrection que l’on arrivera à éclairer les gens sur
La parole naît du raconter. Elle naît à travers les histoires que les parents racontent à leurs enfants le soir pour les endormir. Elle naît à partir des récits que nous faisons chaque jour à la rentrée du travail. Le récit, c’est la for me la plus courante du parler au quotidien. Et quand, dans les réunions entre amis, on n’a plus rien à dire, il arrive qu’on se mette à raconter des histoires, drôles ou graveleuses.

Pour trouver les mots pour dire sa foi, il faudra retrouver le rôle irremplaçable du récit. Avant de penser théologie, catéchèse, enseigne ment, il faut savoir reprendre les récits et réapprendre à ra conter. J’ai déjà parlé de l’importance des récits de vie. Il faut souligner égale ment l’importance des récits historiques de la foi, de l’histoire sainte ancienne.

Tout simplement, raconter. Ne pas moraliser. Dire l’histoire. Les Juifs ont conservé mieux que nous cette tradition du raconter. Chez eux, la fête de cette question. J’estime qu’il faut humblement entrer dans le questionnement actuel, revenir « au départ du chemin », aux premières questions sur un au-delà possible, chercher, regarder les options qui s’offrent, relire les récits de résurrection. Aujourd’hui, toute vérité qui n’est pas ainsi réchauffée par la recherche personnelle et par le coeur, demeure une vérité froide, abstraite, lointaine.

Bref, pour trouver les mots de notre foi, il faut accepter de prendre la route de Siloé : c’est la route de l’aveugle qui cherche sa voie, qui vit dans le clair-obscur. N’est-ce pas notre condition à nous, à tous égards, sur les plans économique, politique, culturel, social, religieux?

Pâque ne commence pas par le chocolat et les lapins. Elle commence par la question du plus jeune: Pourquoi ce repas? et le récit du père: « Nous étions esclaves en Égypte… » Ainsi se conserve, dans les foyers d’abord, la longue tradition du récit de la foi. Raconter, pour ne pas oublier. Ce qui s’oublie le moins, ce sont les récits. Étonnante la puissance des récits, lorsqu’ils sont ancrés dans la mémoire et dans le coeur des personnes, des peuples, de générations en générations!

Quand il s’adressait à la foule, Jésus sou levait parfois une question. Le plus sou vent, il racontait une parabole. En laissant le récit ouvert. Et les gens repartaient avec cette parabole et une question au coeur et à la mémoire.

Raconter. Dans une récente émission sur les rites de passage de Radio Canada, on voyait un couple qui avait pris beaucoup de distance par rapport à la foi, mais qui racontait encore à leur enfant, autour de la crèche au pied de l’arbre de Noël, le récit des bergers et des mages. La foi et les mots sur la foi commencent par des récits.

La route de Siloé, c’est celle qui a mené les chefs des grandes Églises à prier en semble à Assise, il y a quelques années. Sa sainteté le pape Jean-Paul Il à côté de sa sainteté le Dalaï Lama: signe des temps évident, scandale pour certains! C’est la route qui nous rend fraternels des questionnements et des recherches du monde entier. La route obligée des parents qui ne comprennent pas trop ce qui arrive à leurs enfants, mais qui n’ont d’autres choix que de faire confiance. La route de nos communautés ecclésiales qui ne savent pas trop ce qu’elles vont devenir, même si elles sont prêtes à risquer avec Dieu.

Et quand la vie est trop dure, quand les situations paraissent sans issue, quand la foi vacille, les récits parlent mieux que la théologie et les rappels moraux. Voici un beau récit hassidique, aux multiples significations. Dans un camp de concentration, deux juifs, l’un croyant et l’autre incroyant, cherchent un moyen de s’évader. Mais le camp est bien protégé par un ravin qui l’en_cercle de toutes parts. « Nous allons traverser le ravin, dit le juif croyant ». – « Cela est impossible, dit l’autre, le ravin est trop profond ». Ils décident finalement de tenter l’évasion. Et ils réussissent à franchir le ravin. Tous deux sont éblouis Je leur exploit. Le second dit au premier: « Qu’as-tu fait pour réussir à passer ? » « Je me suis accroché à Dieu » dit le juif croyant. Et lui de demander à son compagnon: « Et toi, qu’as-tu fait ? » – « Je me suis accroché à ton manteau ».

Il est important de raconter, de continuer le récit de la foi en ce pays. Il y a ceux qui s’accrochent toujours à leur Dieu, et beaucoup d’autres qui n’y croient plus mais qui, aux heures difficiles, s’agrippent encore au manteau de la foi de leur père, ou de leur mère, ou de leurs grands-parents.

Nous vivons dans une société qui n’aime pas se souvenir, en dépit de sa devise. Une société qui enseigne très mal l’histoire. Une société qui a piétiné son passé. Et qui ne cesse de caricaturer son histoire religieuse et de la déprécier. Comment expliquer autrement le réflexe du coup de pied de l’âne qu’on ne cesse de donner à la religion ici au Québec, dans les journaux et à la télé vision! Cela ne se voit pas chez nos compatriotes anglo-saxons. Nous avons des troubles de la mémoire et si peu le sens de la continuité. Il ne faut pas se

Les mots naissent pour dire notre senti et notre ressenti face aux dra mes et joies du monde. Les mots nouent notre appartenance au monde, à sa culture, à ses craintes et à ses es poirs. Quand ces liens d’appartenance se dénouent, quand on vit dans la solitude, on risque aussi de perdre le langage. Au début de sa vie, l’enfant, vous le savez, ne peut apprendre à parler et à écrire qu’à l’intérieur d’une relation affective apaisante. À l’autre bout de la vie, l’isolement dans lequel on plonge les personnes âgées a pour effet de les rendre confuses et désorientées, dans un monde dépourvu de sens et d’affectivité. De même, la foi vécue dans la solitude en vient aussi à perdre ses mots.

La difficulté à faire parler la foi renvoie également à des troubles de l’appartenance. Avec la mobilité croissante dans la société, avec nos familles dé composables et recomposables à volonté, avec le changement obligé de travail aux cinq ou sept ans, il est difficile de développer le sens de l’appartenance. Un simple indice tiré de notre écologie humaine: la maison. À l’époque encore très proche où l’on naissait et grandissait dans la même maison, le sentiment d’appartenir à une famille ou à un village germait facilement en soi. En comparaison, les appartements d’aujourd’hui ne nous disent rien. Il ne sont pas chargés de souvenirs car on déménage et on aménage trop souvent. Nous vivons entourés d’objets qui n’ont rien à dire, qui ne portent pas grands récits.

La foi participe à cette crise de l’appartenance. Ses mots, ses lieux, ses rites, ne sont plus porteurs de mémoire et de récits. Et dans l’absence muette de sens et de parole sur la foi, non seulement les jeunes, mais aussi les adultes et les aînés, ont peine à trouver à quoi s’ac crocher. Nous sommes, chacun chacune, de plus en plus seuls.

Il existe même une peur typique de notre temps, qui découle de notre souci de l’indépendance et qui vient renforcer notre solitude: c’est la peur d’appartenir. Notre temps insiste beaucoup sur la liberté. Avec charte des droits et liber tés de la personne à l’appui. Il est in contestable qu’au cours des dernières décennies nous avons gagné beaucoup en matière de liberté. Mais nous avons aussi perdu beaucoup en matière d’appartenance. « Notre liberté se paye au prix de l’angoisse, de la solitude. » On ne veut dépendre de personne, ni de ses parents, ni de son mari, ni de son épouse, ni de la famille, ni de son lieu d’origine, ni surtout d’une Église, ni du gouvernement. Fuyons tout ce qui est appartenance… pour rester libres. « Restons libres… et seuls. Voilà ce qu’on entend trop souvent en psycho thérapie, de la part de jeunes gens beaux, intelligents, diplômés, et tellement seuls que rien dans leur vie quotidienne ne peut prendre sens ni valeur » écrit Boris Cyrulnik dans son livre Les nourritures affectives.

Notre difficulté à trouver les mots de la foi est probablement reliée à cette liberté-solitude typique de notre temps. Peut-on se surprendre, dès lors, que les projets aient tant de mal à décoller et que flageole la volonté de faire avenir.

Raconter, cela devient un service essentiel à assurer. Pour ravitailler la mémoire, pour prendre la mesure de notre devenir collectif et le relais de l’espérance en ce pays.

Notre goût du petit réseau d’intimes et du « cocooning » va de pair avec notre insensibilité croissante au monde qui nous entoure. Nous « zappons » de plus en plus le monde et la réalité, comme nous « zappons » les cinquante canaux de télévision, qui n’ont rien à dire. Difficile alors de sentir les choses, d’être solidaire, d’appartenir. Avant de parler de sens, sur le plan rationnel et intellectuel, il faut commencer par se montrer sensible, il faut commencer par avoir des sens.

Les mots de la foi naissent quand on veut rompre la solitude. Quand on cherche à établir le contact, à entrer en dialogue, à s’engager, à appartenir, à devenir sensible au monde. Notre foi souffre de la solitude, dont nous nous entourons et qui nous anémie déjà secrètement. Elle manque de nourritures affectives. Elle en perd ses mots.

Conclusion

Mon propos était de nous amener aux sources où habituellement, jaillit la parole. Je vous invitais au point de départ des chemins qui permettraient de retrouver la parole sur la foi. Ce sont des excursions à multiplier, des chemins à pratiquer. Tant il est vrai que, dans la vie, un jour ou l’autre il faut bien cesser de courir ici et là pour alimenter sa foi, il faut apprendre à boire à son propre puits. Et à parler de son propre fond.

Paul Tremblay, prêtre

Diocèse de Chicoutimi, 22 novembre 1995