Conférence de M. Guy Côté

Les réveils populaires : signe des temps

Au printemps de l’an dernier, le Québec s’est redonné le droit de rêver. Des foules considérables rassemblées autour des étudiants ont crié haut et fort leur indignation et leur espoir de changement. À la grandeur du pays, toutes générations confondues, nous avons réclamé qu’on ne ferme pas les portes de l’avenir.

Ailleurs aussi, des phénomènes semblables se sont produits en 2011 et 2012 : dans les pays arabes, en Europe, en Amérique du Nord. De nouveaux mouvements de protestation et de revendication sont nés : les Indignés, Occupy, Idle No More…

Il s’était déjà produit des réveils de ce type, comme les Opérations Dignité en Gaspésie. Qu’y avait-t-il de particulier dans cet ensemble récent de réveils quasi simultanés pour qu’on y voie un événement marquant de notre histoire, un « signe des temps » pour aujourd’hui ?

Je vais me risquer à proposer quelques lignes de sens parmi d’autres possibles. Des pistes, des hypothèses… soyons modestes ! Je vais procéder en trois temps :

1. Qu’y a-t-il de commun à ces différents événements ?
2. Qu’en reste-t-il de significatif pour nos sociétés?
3. Cela permet-il de parler d’un signe des temps, et en quel sens ?

1. Quels éléments communs ?

L’élément commun le plus évident suggéré par le terme « réveil populaire », c’est que dans chaque cas on est passé d’un état d’apathie ou de résignation à un sursaut de conscience et de mobilisation. Dans chaque cas aussi, ces réveils ont surgi du peuple, de la base, spontanément, notamment par le moyen des réseaux sociaux.

Ces différents événements ne forment pourtant pas un groupe homogène. Malgré la consonance entre « le printemps arabe » et le « printemps érable », par exemple la différence d’impact humain, social et politique saute aux yeux. Même chose entre Idle no more («Fini l’inaction») et le mouvement des Indignés. Alors, qu’est-ce qui les relie entre eux ?

Un fil conducteur important est le contexte de la crise économique et financière qui a éclaté en 2007-2008. Il faut se souvenir que ’est la technocratie financière qui a précipité tous les pays de l’hémisphère occidental dans le chômage et l’endettement, à travers des pratiques irresponsables comme les prêts hypothécaires à haut risque. Cette crise a fini par conduire à la faillite des banques et des entreprises névralgiques pour le système économique.

Pour tenter de les sauver du naufrage, plusieurs pays ont investi des milliards en subventions avec l’argent des contribuables. Ces mesures ont eu pour effet d’augmenter une dette publique qu’on a ensuite voulu faire payer par les citoyens et citoyennes. Au lieu d’imposer un encadrement efficace aux institutions financières responsables de la crise, les gouvernements ont fait peser des mesures d’extrême austérité sur la population qui en étant victime, notamment en Grèce, en Espagne, en Irlande et au Portugal. Ce qui a eu pour conséquence d’enfoncer encore davantage ces pays dans la crise et d’augmenter les risques de récession.

Ce dérapage international a grandement contribué à la perte générale de confiance des populations envers leurs dirigeants politiques. Un vaste mouvement d’indignation et de résistance citoyenne s’est formé devant ces combines des oligarchies économiques et des gouvernements sensés défendre l’intérêt public. Une prise de conscience s’est radicalisée et a donné lieu à une volonté collective de changement radical. Rappelons brièvement quelques exemples.

En 2011, des grèves générales et des occupations dans des mines et des usines ont préparé le terrain aux mobilisations pour renverser les dictateurs Ben Ali et Moubarak en Tunisie et en Égypte. On protestait contre la mainmise d’intérêts étrangers sur l’économie et contre le chômage aigu qui en découlait. Les foules en colère exigeaient à la fois la démocratie et un développement favorable à l’ensemble des populations plutôt qu’aux seuls amis du pouvoir. En même temps que les dictatures totalitaires, on voulait renverser la dictature des puissances économiques, locales et internationales, qui étranglaient les gens du peuple.

Au cours de la même année 2011, le mouvement des Indignés naît pour une très large part du refus de faire payer à la population les conséquences d’une crise crée par les institutions financières et l’oligarchie internationale. Le 15 octobre, des millions de manifestant.e.s envahissent les rues de 1050 villes dans 90 pays pour protester contre ce détournement des politiques gouvernementales au profit des entreprises privées.

Ce mouvement se met en branle alors que toute la zone euro est touchée par des augmentations dramatiques de la dette publique. La résistance contre les politiques d’austérité se poursuit en Grèce et en Espagne, mais aussi en Islande par exemple, où la population force la tenue d’un référendum qui rejette par 93% des voix le paiement de la dette et qui entraîne la nationalisation des grandes banques. La récession sévit en Italie, en Belgique et en France.

Le mouvement des Indignés touche l’Amérique du Nord à l’automne 2011 sous la forme du mouvement Occupy, qui dénonce l’accaparement de la richesse par une minorité de 1% aux dépens des 99% de la population. Le mouvement étudiant québécois, comme celui du Chili, s’inscrit lui aussi dans le cadre de cette résistance massive au libéralisme radical qui se développe à l’échelle de la planète, et qui entraîne entre autres conséquences la privatisation des services publics et la marchandisation de l’éducation.

Selon le professeur de sociologie Olivier Clain, de l’Université Laval, c’est ce contexte qui explique comment un conflit né d’une revendication qui n’avait rien de si nouveau – concernant les droits de scolarité – a pu se métamorphoser au Québec en crise sociale. « L’angoisse internationale associée à la crise, la grogne de partout dans le monde devant les inégalités, la mobilisation de la planète pour sauver les banques, tout cela a donné un contexte sociologique qui a rendu parfaitement insupportable pour les étudiants la hausse suggérée»(1).

Toutes ces formes de résistance ont coûté beaucoup aux citoyens et citoyennes matraqués, poivrés, arrosés, couverts d’amendes salées, chargés à cheval, emprisonnés, et même tués en grand nombre dans les pays du Maghreb. Partout, l’importance de l’enjeu justifiait à leurs yeux une prise de risque parfois considérable. Dans chaque cas, le peuple avait conscience de se dresser contre une menace et de défendre une cause qui demandaient avec urgence un engagement total.

2. Quels résultats ?

Tous ces efforts et ces sacrifices ont-ils valu la peine ? Quel impact ont-ils eu ? Quelle a pu être la portée des récents réveils populaires ?

La réponse à cette question ne peut qu’être ambivalente. Les résultats paraissent mitigés dans tous les cas. Des dictatures sont tombées en Afrique du Nord, mais la révolution est loin d’y être terminée. La tentation totalitaire demeure présente, et les extrémistes religieux cherchent à augmenter leur pouvoir, pendant que les puissances occidentales continuent de promouvoir leurs intérêts économiques et géopolitiques dans la région. La jeunesse est désespérée en Tunisie devant le manque d’emplois, les femmes sont violentées sous le régime des Frères musulmans en Égypte, et les successeurs de Khadafi demeurent inquiétants. Par ailleurs, la crise de la zone euro sévit de plus en plus, et les mesures d’extrême austérité pèsent toujours sur des populations déjà appauvries.

Occupy prend actuellement moins de place dans les médias, du moins chez nous, mais demeure actif et se réorganise en repensant ses stratégies : faudrait-il adopter des méthodes plus confrontationnelles, comme le croit François Dupuis-Déri(2), ou s’en tenir à une ligne plus nettement non-violente ? Histoire à suivre…

Au Québec, le régime Charest est tombé comme le réclamaient de nombreuses banderoles : « Charest, juste pars ! ». Le Parti Québécois a abrogé la hausse prévue des droits de scolarité, mais sans retenir l’éventualité de la gratuité scolaire ni examiner à fond la question de la mission universitaire. Il a également aboli la loi 12 qui réprimait la liberté d’expression, mais sans baliser clairement l’encadrement des manifestations populaires. Les arrestations massives, le profilage politique et a brutalité policière sévissent toujours. Sur le plan environnemental, un moratoire a finalement été imposé à l’exploitation des gaz de schiste, mais la recherche d’alternatives aux énergies fossiles piétine entre les projets pétroliers d’Old Harry et d’Anticosti.

Le mouvement Idle No more a réussi à mettre en évidence l’urgence de la cause autochtone, soulignée également par la Commission Vérité et Réconciliation, mais rien de significatif n’a vraiment bougé depuis dans la stratosphère de Harper, que ce soit sur la question des droits territoriaux, du développement social des communautés autochtones, ou de la protection de leur culture.

Alors, quels résultats significatifs ? De toute évidence, quelque chose d’important a été commencé à travers ces différents réveils, mais beaucoup de travail reste à faire. Ce n’est donc pas seulement du côté des succès immédiats de chacun de ces événements qu’il faut en chercher la portée la plus décisive mais dans l’impact global qui peut en découler si on les considère dans leur ensemble.

Essayons de préciser un peu quel pourrait être cet impact, en partant de l’exemple du conflit étudiant. On a dit qu’un de ses principaux gains a été le redressement d’une génération qu’on avait décrite comme politiquement terne et indifférente. Ces jeunes se sont levés debout pour secouer la tranquillité de la belle province et lui poser des questions difficiles. Ils ont appris la résistance et risqué la désobéissance civile. Ils ont osé rêver d’un monde où la vie ne serait pas ratatinée dans le confort et l’indifférence. Ils ont ressenti la fierté de faire l’histoire, en réussissant à mobiliser autour d’eux une foule de citoyens et citoyennes qui ont clamé leur indignation et revendiqué plus de justice, de transparence, d’intégrité, de respect pour les gens et pour l’environnement. À mesure que le conflit s’étendait et que différents groupes sociaux se joignaient aux manifestations étudiantes, on a vu s’y greffer une multitude de sujets d’inquiétude : exploitation des richesses naturelles, Plan Nord, allégations de corruption et de collusion dans le domaine de la construction, etc. Un mouvement d’abord conjoncturel se transformait ainsi en crise sociale dépassant largement le débat entourant la formation universitaire. Le printemps militant des étudiants québécois est vite devenu le catalyseur d’une contestation populaire du système néolibéral et le révélateur d’une démocratie malade. Cette crise a mis en lumière le bris de confiance qui se creuse entre une vaste portion de la population québécoise et nos institutions démocratiques.

Le gouvernement Charest a tenté d’opposer la légitimité électorale à l’arbitraire de la rue pour se gagner l’appui de l’opinion publique. Sa propagande anti carré rouge a effectivement réussi à diviser la population. Se réclamant de sondages favorables, il a recouru aux injonctions et a durci la répression policière. Rien n’a pu y faire : « Ils ont peut-être les matraques les plus dures, ils ont peut-être les plus grands journaux, ils ont peut-être les portefeuilles les plus épais, mais nous, nous avons le souffle le plus long(3)! »

Les foules sont descendues sur les pavés, ont fait résonner le tintamarre des casseroles. De nombreux appuis dans la presse internationale ont suscité des manifestations dans les rues de Paris, Londres, New York, Vancouver, Toronto.

Ce peuple, Monsieur Charest, que vous avez aimé petit,
silencieux, manipulable, effrayé. Émietté.
Ce peuple, vous l’avez réuni en le méprisant,
vous lui avez redonné une voix en ne l’écoutant pas.
Vous l’avez fait se soulever en cherchant à l’écraser.(4)

On se trouve ici devant l’un des principaux résultats de la crise étudiante et des autres réveils populaires : ils ont posé avec fracas la question de la démocratie.

Nous émergeons d’une longue torpeur
Et en ouvrant les yeux
En prenant la parole
En bousculant l’ordre établi
Nous clamons le droit d’être entendus. (5)

Ce qui a pu commencer par un cynisme désabusé à l’égard des personnes élues est en train d’évoluer vers une perte de confiance plus radicale et redoutable dans les institutions politiques elles-mêmes, découlant du sentiment qu’elles agissent trop souvent contre l’intérêt des populations qu’elles sont sensées servir(6). D’où la contrepartie de la dissidence politique pouvant aller jusqu’à la désobéissance civile. Certains y voient le symbole de « la déliquescence de nos institutions », pour reprendre les termes de Denise Bombardier dans Le Devoir des 26 et 27 mai. D’autres s’inquiètent que de telles mobilisations cherchent à « dicter les décisions de l’État », comme le laissait entendre André Pratte dans un éditorial(7).

Ce qu’il y a plutôt de remarquable dans ces réveils populaires c’est que, loin d’engendrer l’apathie et la résignation, le désenchantement démocratique est en train de provoquer la montée d’une société civile conscientisée, active et responsable, qui multiplie ses lieux d’intervention et de mobilisation. De nombreux militants et militantes politiquement conscientisés refusent de s’inféoder à une ligne de parti et choisissent de privilégier plutôt les forums, organismes ou réseaux issus de l’initiative citoyenne. Nous sommes en train de voir émerger ou se consolider dans les sociétés démocratiques un pouvoir parallèle qui sans rejeter l’État et les institutions politiques, les empêche de monopoliser la légitimité démocratique. C’est ainsi que la société civile devient un acteur social de plus en plus efficace. De nouveaux outils démocratiques comme les médias sociaux permettent d’influencer l’opinion et les décisions politiques de façon plus soutenue que par des élections intermittentes. Une démocratie participative prend forme pour pallier aux déficiences de la démocratie représentative.

L’éminent historien français Pierre Rosanvallon, récemment de passage à Montréal, voit dans cette évolution de nos démocraties l’avènement d’un indispensable contrepouvoir. Il parle à ce sujet de contre-démocratie. Non pas au sens du contraire de la démocratie, mais d’un contrepied ou d’un contrefort apporté par les différentes instances de la société civile, à travers une vigilance active et une défiance ouverte de tout ce qui paraît contraire à l’intérêt collectif. Il rappelle que pour les Grecs de l’Antiquité, la surveillance, c’était « l’œil du peuple », une dimension fondatrice de la citoyenneté démocratique. Rosanvallon estime que ce mouvement international de revendication politique par la société civile prend partout de l’ampleur et est en voie de devenir irréversible.

Dans cette perspective, le succès ou la portée des récents réveils populaires se trouve d’abord dans la mobilisation elle-même et dans ce qu’elle a fait germer comme imaginaire collectif, comme aspiration à un autrement du monde, de l’agir politique et du vivre ensemble. Des citoyens ont refusé d’abdiquer. Avec les réveils populaires, la société civile de nombreux pays s’est levée pour résister à l’emprise du tout-à-l’économie et prendre sa place comme acteur social dans les affaires publiques.

À quelles conditions ces semences jetées à tout vent pourront-elles porter fruit ?
Évoquons-en quelques-unes.

– Chercher à unifier les multiples éléments d’alternative et à bâtir de larges consensus autour d’idéaux puissants. La convergence des luttes populaires devient une priorité sur le plan local et international.
– Travailler ainsi à la construction d’un mouvement de masse pour défier les détenteurs du pouvoir économique ou politique lorsque la loi se met au service de l’injustice ou du saccage de la planète.
– Pour cela, il faudra multiplier les lieux de délibération démocratique, à l’exemple des Assemblées populaires de quartier (APAQ) créées pendant le printemps québécois.
– Cultiver une vigilance active et organisée, comme à travers certains réseaux d’alerte et de mobilisation virtuelle.
– Promouvoir la confiance et l’optimisme à l’encontre du fatalisme ambiant(8). À défaut de solutions globales, pratiquer la résistance créatrice, dans l’esprit de l’exhortation de Stéphane Hessel, instigateur du mouvement des Indignés : « Résister c’est créer, créer, c’est résister ».

3. Un signe des temps ?

On peut considérer comme signes des temps des événements ou phénomènes sociaux à caractère universel, et qui sont structurants pour notre devenir humain. La recherche d’«un autre monde possible» en est certainement un. Ce mouvement international de résistance à la tyrannie des marchés sape les pieds d’argile de cette idole contemporaine et travaille à la création d’alternatives porteuses d’avenir. Il provoque un choc idéologique qui marque profondément l’évolution de nos sociétés.

On peut trouver une illustration de ce choc économico-politique en mettant en contraste une déclaration récente du ministre fédéral des Ressources naturelles, Joe Oliver, et la déclaration finale du Forum social mondial tenu à Tunis à la fin de mars. Le premier annonçait récemment qu’il ne devait y avoir aucune limite à l’exploitation des sables bitumineux, selon le sacrosaint principe de « toujours plus d’emplois, plus de croissance et plus de prospérité » (9). Le ministre justifie cet entêtement en prétendant démontrer que les sables bitumineux sont une énergie renouvelable, avantageuse sur le plan environnemental !

La Charte adoptée à Tunis dénonce au contraire ces « grands projets inutiles », qui «constituent pour les territoires concernés un désastre écologique, socioéconomique et humain ». Ce genre de méga chantier utilise en effet des équipements surdimensionnés pour produire des énergies non renouvelables, construire des barrages gigantesques ou des pipelines potentiellement dévastateurs, dans une fuite en avant vers toujours «plus grand, plus vite, plus coûteux, plus centralisateur » alors que « la construction de nouvelles infrastructures ne devrait répondre qu’à l’impératif de l’utilité publique et non du profit ». La déclaration de Tunis appelle à accorder la priorité à «la proximité et la relocalisation de l’économie, la protection des terres agricoles, la sobriété énergétique et la transition vers les énergies renouvelables décentralisées ».

Ce type de dénonciation et de revendication touche au cœur la question de notre avenir collectif. De nombreux analystes nous avertissent que le seul moyen de sortir de nos impasses actuelles sera un passage exigeant du culte de la croissance illimitée à une frugalité basée sur la reconnaissance de notre solidarité entre humains et avec la nature. En fait, nous nous trouvons collectivement devant l’urgence d’une sorte de révolution culturelle, d’un changement radical de valeurs, d’orientations et de comportements. Cette prise de conscience se diffuse de proche en proche. Elle implique un défi énorme, qui nous concerne tous et toutes.

C’est dans la mesure où les réveils populaires s’inscrivent dans cette mouvance plus vaste qu’ils peuvent être considérés comme un signe des temps. Le rêve de « changer le monde » n’est pas nouveau. Depuis toujours, les humains ont aspiré à plus de justice, de liberté, de bien-être. Ce qu’il y a de différent aujourd’hui, c’est qu’il ne s’agit plus seulement d’une amélioration du monde, ce qui est déjà une tâche colossale, mais du sauvetage de notre monde.

Ce qui s’est aussi manifesté de particulier dans le phénomène des réveils populaires, c’est la jonction entre l’urgence de ce sauvetage et le réveil démocratique de la société civile. De toute évidence, les élus de nos parlements ne suffisent pas à la tâche, et ne sont trop souvent pas à la hauteur. Si la société civile réclame un rôle démocratique plus actif, ce n’est pas seulement pour le principe d’un juste partage des pouvoirs, ou même pour veiller au respect de la justice et des libertés civiles. En revendiquant une participation démocratique plus réelle aux décisions politiques, les mobilisations populaires dont nous parlons ici témoignaient toutes d’une volonté de contribuer à sauver l’humanité et la planète du désastre en soumettant l’économie au contrôle de la démocratie.

Ce qui menace la survie de l’espèce humaine, c’est la démesure érigée en normalité. Notre culture tend à refuser toute limite, dans une foi inconditionnelle dans les moyens de la raison technoscientifique et la conviction que ce qui peut être fait doit l’être. On vit comme si l’on pouvait évacuer la fragilité, oublier nos vulnérabilités, éliminer la souffrance et peut-être même éventuellement échapper à la mort. On voue un culte absolu à la performance, au pouvoir, à l’enrichissement permanent, dans l’oubli des effets destructeurs de cette hystérie sur nos sociétés et sur la nature. Cette idole doit être abattue. Il devient urgent de reconnaître l’autolimitation et la solidarité à la fois comme condition de survie et comme la voie vers un mieux-vivre, humainement plus satisfaisant. Pour y arriver, des experts aussi crédibles que Harvey Mead, ex sous-ministre québécois au développement durable, croient qu’il est déjà trop tard pour « verdir le développement » et qu’il faudra rapidement «convaincre les populations et leurs dirigeants de changer de paradigme économique (10)» en acceptant de renoncer à la croissance illimitée.
C’est bien une telle vision globale que portaient bon nombre de militants du printemps québécois, en liant entre eux les facteurs politiques, socioéconomiques et environnementaux. Depuis le début, soutenait Jeanne Reynolds en juillet 2012, il y avait derrière les revendications étudiantes tout un projet de société englobant entre autres l’égalité entre les sexes, des préoccupations environnementales, la justice sociale et la démocratie(11). Souvenons-nous également de la Déclaration pour le Jour de la Terre du 22 avril 2012 : « Nous, hommes, femmes et enfants de bonne volonté, nous nous rassemblons pour dire au monde que nous avons à cœur la terre riche, généreuse et fragile que nous habitons et la défense du bien commun en ce pays ». Dans le défilé de 250,000 personnes, les pancartes illustraient les dérapages du « Plan mort » aussi bien que l’injustice économique : « Le Capital nous fait la guerre. Guerre au Capital ! ». À la suite de cet événement phare, le Paris Match parlait de « la naissance d’un grand mouvement socio-écologique au Québec ». « Rarement, en tout cas, revendications économiques, sociales et environnementales n’ont paru aussi imbriquées à une telle échelle et sur une telle durée. C’est sans doute l’un des aspects les plus novateurs de ce « printemps érable » (12).
Dans une même perspective, le professeur Hervé Philippe de l’UM écrivait dans une lettre ouverte au premier ministre : « La jeunesse sent bien, voit bien que notre modèle de société est en train de s’effondrer; tous les marqueurs sont au rouge : un environnement social dégradé, marqué par une montée indécente des inégalités; un environnement biologique dégradé, avec une disparition accélérée des espèces et des écosystèmes; un environnement physique dégradé, avec le réchauffement climatique et les multiples pollutions chimiques; un épuisement généralisé des ressources, qui oblige à exploiter à grands frais les sables bitumineux, les gaz de schiste, les métaux au fond des océans ou dans le Grand Nord; un système financier démesuré, mais qui ne survit qu’à force de subventions, générant une dette publique impossible à rembourser. (…) Le Québec est le premier pays riche à rendre massivement conscience du mur dans lequel nous sommes en train de nous enfoncer avant que la crise économique se manifeste de manière évidente comme en Grèce ou en Espagne(13)».
Le mouvement Idle no more a lui aussi intégré dans ses revendications sociales et territoriales des enjeux liés à l’avenir de la planète. Les Autochtones s’en sont pris plus précisément à la Loi de 2012 sur l’emploi et la croissance (ancien projet omnibus C-45) et à la Loi sur l’emploi, la croissance et la prospérité durable (ancien projet de loi omnibus C-38). Ces deux lois aux titres révélateurs érodent le processus d’évaluation environnementale, en réduisant considérablement le nombre de projets qui seraient assujettis aux anciennes règles d’évaluation. La protection des fleuves et des rivières se trouve affaiblie. Elle ne s’applique plus qu’à 97 lacs et à 62 rivières, alors qu’il en existe des dizaines de milliers au pays. De plus les processus d’évaluation seront désormais plus expéditifs, ce qui les rend de moins en moins crédibles.
Les réveils populaires québécois et canadiens s’inscrivent ainsi dans une mouvance universelle qui est sans doute un des signes des temps les plus parlants pour aujourd’hui : l’urgence d’entrer dans une civilisation de respect, de service et d’interdépendance entre les humains et avec la nature. Une des principales suites des réveils populaires sera peut-être d’avoir préservé une certaine capacité d’« espérance stratégique » (14) pour garder ouvert l’avenir du monde. Que ce soit en renversant des dictatures ou en défendant le droit d’un groupe social à exister dignement, en dénonçant la complicité des États avec les intérêts privés, en freinant un développement sauvage ou en promouvant la décroissance et le buen vivir, ces mobilisations citoyennes redonnaient à tous et à toutes la liberté de se laisser guider par une utopie constructive, celle d’une humanité enfin humaine et d’une planète durablement habitable.

Rien ne pourra faire disparaître de notre mémoire collective ce sursaut de conscience, qui restera comme un repère, une semence. Les étudiants québécois l’ont bien compris : « Notre grève, c’est pas l’affaire d’une génération. C’est pas l’affaire d’un printemps. C’est l’affaire d’un peuple, c’est l’affaire d’un monde. Notre grève n’est pas un événement isolé. Notre grève, c’est juste un pas, c’est une halte le long d’une route beaucoup plus longue. Notre grève, elle est déjà victorieuse (15) parce qu’elle nous a permis de voir cette route-là : celle de la résistance. (…) Nous avons planté ce printemps les graines d’une révolte qui ne germeront peut-être que dans plusieurs années. Mais ce qu’on peut dire, c’est que le peuple du Québec n’est pas endormi, pas plus que ne l’est sa jeunesse(16). »

Ce qui se reflétait dans certains slogans portés bien haut par des manifestants sur leurs pancartes : « Désolé de vous déranger. On veut juste changer le monde » ; ou «Vers l’infini, et plus loin encore! ». Et ce qui faisait écho à la forte voix de Gaston Miron : « Nous arrivons à ce qui commence ! »

Guy Côté
Communication aux Journée sociales du Québec
Rimouski, 26 mai 2013

Notes:
1. Le Devoir, 23-24 mars 2013, A7.
2. Le Devoir, 20-21 octobre 2012, J 2.
3. Gabriel Nadeau-Dubois, « Le souffle le plus long », dans Le printemps québécois. Une anthologie (Dir. M. Bonenfant, A. Glinoer, M.-E. Lapointe), Écosociété, 2013, p. 100.
4. Jean BARBE, extrait de «Un peuple trop grand pour lui». Publié sur son blogue du Journal de Montréal, le 26 mai 2012.
5. Marie-Pier Bouchard, extrait de « L’éveil ».
6. Cf. André Larocque, «Les partis contre les citoyens », L’Action nationale, janvier 2013.
7. « La tyrannie de la minorité », La Presse, 30 avril 2012.
8. Voir Jean-Claude GUIULLEBAUD, Une autre vie est possible, éd. L’Iconoclaste, Paris 2012.
9. Charles Côté, « Exploitation sans limite », La Presse, 12 avril 2013.
10. Le Devoir, 30-31 mars 2013, A 6.
11. Caroline Montpetit, «La CLASSE veut se débarrasser des néolibéraux», Le Devoir, 11 juillet 2012.
12. Édition du 29 avril 2012.
13. Cité dans Le printemps québécois…, p. 230.
14. Expression de Jean-Claude Guillebaud dans Une autre vie est possible, éd. L’Iconoclaste, Paris, 2012.
15. Adaptation au pluriel d’un vers tiré de L’Homme Rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994.
16. Gabriel Nadeau-Dubois, extrait de «Le souffle le plus long», dans Le printemps québécois…, p. 99.