Conférence de Mme. Odette Mainville

LES SIGNES DES TEMPS
ANCRAGES BIBLIQUES

L’intervention de Guy Côté montre, avec brio, que les événements identifiés comme signes des temps sont, pour qui veut bien en saisir l’opportunité, des lieux et des moments historiques propices à l’évolution et à la croissance individuelle et collective; que ces événements s’inscrivent dans le processus de développement des sociétés, soit à l’échelle locale, nationale ou internationale. Toutefois, on l’aura compris, ces mêmes événements n’émanent pas, de prime abord, de souche chrétienne ni ne sont typiques des préoccupations proprement chrétiennes, mais ils sont, au contraire, de nature strictement profane. C’est, en réalité, la lecture croyante qu’en fera une dénomination confessionnelle particulière qui leur conférera une dimension religieuse aux couleurs de cette dénomination, quelle qu’elle soit.
Pour ma part, je tâcherai de placer ces valeurs et ces préoccupations sous un éclairage biblique et de voir comment elles peuvent tirer profit d’une lecture croyante. Mon propos -pour le dire en termes pauliniens– va donc se situer sous le régime de la foi chrétienne. Il n’implique toutefois aucun jugement sur la qualité et sur la valeur des interventions en faveur de la justice de quiconque n’adhère pas à ce régime (1).
Pour étayer mon propos, je partirai d’un texte de l’Évangile évoquant la prédication de Jésus; un texte fondamental, voire incontournable, sur le thème des signes des temps dans la Bible. Je verrai alors à identifier les ancrages et les lignes de fond de la prédication de Jésus, ainsi que son prolongement dans la toute première communauté chrétienne, dans le discours de Saint Paul, plus spécifiquement (2).

PROPOS DE JÉSUS SUR LES SIGNES DES TEMPS
Le principal passage évangélique que l’on attribue à Jésus sur les signes des temps est le suivant :
Mt 12 38 Alors quelques scribes et pharisiens demandaient à Jésus : «Maître, nous voudrions que tu nous fasses voir un signe (au sujet de la venue du Messie).» 39 Il leur répondit: «Génération mauvaise et adultère qui réclame un signe! En fait de signe, il ne lui en sera pas donné d’autres que le signe du prophète Jonas. 40 Car tout comme Jonas fut dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits. 41 Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car, eux, ils se sont convertis à la prédication de Jonas. Eh bien! ici il y a plus que Jonas.
Quand on considère ce passage, on est porté à ne retenir du parallélisme Jésus /Jonas que la première partie, celle évoquant les trois jours dans le monstre marin en lien avec les trois jours dans le tombeau, et en conséquence, à ne considérer ce parallélisme que dans la perspective mort/résurrection. Une perspective qui est certes juste et non négligeable, et j’y reviendrai; mais il y a aussi l’autre partie, tout aussi importante, qu’on pourrait avoir tendance à escamoter, celle relative à la mention de la prédication (3). Les Ninivites se sont convertis à la prédication de Jonas, y lit-on. Or, le texte insiste : « Ici, il y a plus que Jonas »; en l’occurrence, il y a Jésus. Et c’est le seul signe qui sera accordé à ceux qui essaient de le mettre à l’épreuve. C’est donc un signe à double volet : 1) la prédication de Jésus, d’abord, 2) laquelle sera authentifiée par Dieu dans sa résurrection, ensuite.
Si la prédication de Jésus est le principal signe des temps messianiques accordé, il importe par-dessus tout de jeter un regard sur la nature, le contenu et la portée de cette prédication, d’une part, et de voir comment elle demeure, encore aujourd’hui –en monde chrétien, j’entends– la lanterne qui doit éclairer nos choix de vie, d’autre part.

ORIENTATION DE LA PRÉDICATION DE JÉSUS
Un détour s’impose, toutefois, avant de considérer sa prédication proprement dite, car avant de la commencer, Jésus a d’abord posé un geste lourd de signification : Il s’est fait baptiser par Jean. Ce seul geste déployait une fresque éloquente. Ce geste constituait, à lui seul, son discours inaugural. Pourquoi?
Le baptême était, à l’époque, –ce qu’il doit être encore aujourd’hui, d’ailleurs– un rite initiatique qui marquait l’adhésion au mouvement qu’il symbolisait. Se faire baptiser par Jean n’impliquait rien de moins que de devenir son disciple et, par la même occasion, cela signifiait endosser et le contenu et l’orientation de sa prédication. C’est exactement le sens et la portée du baptême de Jésus : il a endossé et cautionné la prédication de Jean, le Baptiste. Or, quelle est l’essence du message de Jean?
À ceux qui l’approchaient pour se faire baptiser par lui, il dit :
Lc 3 8 Produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion… 10 Les foules demandaient à Jean: «Que nous faut-il donc faire?» 11 Il leur répondait: «Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même.» 12 (Aux) collecteurs d’impôts (…) : «N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé.» 14 (Aux) militaires (…) : «Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde.»
Le message de Jean est sans équivoque : la conversion, c’est d’abord et avant tout un mode de vie; un mode de vie expressément axé sur l’équité, le partage, le respect de l’autre; bref, sur la justice sociale. Jean parle de conversion en termes de comportements humanitaires et non de pratiques cultuelles (4).
Or, Jésus, en se faisant baptiser par Jean, n’a pas seulement approuvé sa prédication : il l’a pleinement endossée, il l’a proclamée, il l’a promue. Ainsi le démontrent de façon éloquente et persuasive toutes ses prises de position en faveur des marginalisés, des étiquetés, des opprimés, des étrangers, des femmes, de tous les exclus de la religion et de la société en général. C’est essentiellement un mode de vie dans la justice que Jésus a préconisé dans ses discours et ses interventions. Et c’est tellement vrai qu’il a résumé ce mode de vie (Mt 25,31-46) en termes de justice sociale strictement, lorsqu’il a énuméré les seules actions utiles au salut de quiconque :
Mt 25 34 ‹Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume… 35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli; 36 nu, et vous m’avez vêtu; malade, et vous m’avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi.› (…) 40 … ‹En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits… c’est à moi que vous l’avez fait!›
Sans la moindre équivoque, la prédication de Jésus est en écho à la prédication de Jean. Et comme Jean, Jésus ne présente pas la pratique religieuse comme une condition de salut. Il ne l’évoque même pas. Mais, contrairement à Jean, Jésus, lui, n’a pas délaissé ni le Temple ni la Synagogue. Autrement dit, il est demeuré dans sa religion; mais il l’a épurée. Il a surtout contesté avec véhémence les abus des autorités religieuses, qui assujettissaient le peuple à des pratiques désuètes, déformées ou sclérosées. Jésus a tout simplement voulu remettre sa tradition et sa religion sur les rails.

JÉSUS INSPIRÉ DES PROPHÈTES
La prédication de Jésus était-elle, par ailleurs, en rupture avec la tradition biblique? Absolument pas!
Tout d’abord, le fait qu’il endosse Jean le démontre bien, car Jean, lui-même de tradition vétérotestamentaire, s’inscrit dans la foulée des prophètes. Ainsi en sera-t-il de Jésus également. Au cours de sa mission terrestre, il a effectivement agi comme prophète et non comme Messie; car le messianisme implique le règne; or, il est clair que Jésus n’a pas régné de son vivant. Qu’on se le redise, cependant, le prophète n’est pas un devin, comme on a eu trop souvent tendance à le croire, mais un homme qui actualise la Parole de Dieu, dans un contexte socioculturel et historique spécifique; qui rappelle au peuple comment il doit vivre conformément à la volonté de Dieu.
Jésus s’inspire effectivement des prophètes, ces hommes de Dieu qui, avant lui, avaient décrié les fausses sécurités; celles de croire qu’on peut s’en tirer avec des liturgies et des offrandes au Temple, avec des enfilades de prières, des ablutions et des jeûnes. Bref, autant de pratiques prescrites par la religion, mais qui ne sont pas gages de salut. Les prophètes, porte-paroles et défenseurs de Dieu, préconisent plutôt une application vivante et incarnée de sa Loi. Au nom de Dieu, ils admonestent le peuple dans des termes percutants :
Am 5:11-12 11 … Vous pressurez l’indigent… 12 Je connais … l’énormité de vos péchés, oppresseurs du juste, extorqueurs de rançons; (vous déboutez) les pauvres au tribunal.
–Donc abus de pouvoir et mépris des pauvres par les puissants–
Am 8 4 Écoutez ceci, vous qui vous acharnez sur le pauvre pour anéantir les humbles du pays, 5 vous qui dites: «Quand donc la nouvelle lune sera-t-elle finie, que nous puissions vendre du grain? Quand le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions ouvrir les sacs de blé, diminuer la mesure, augmenter la monnaie, fausser les balances, 6 acheter les indigents par l’argent et le pauvre pour une paire de sandales? Nous vendrons même jusqu’aux déchets du blé!»
–Tricherie et exploitation des pauvres–
Is 1 11 (Par la bouche du prophète Isaïe) le Seigneur dit : Que me fait la multitude de vos sacrifices? Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus. (…) 13 Cessez d’apporter de vaines offrandes: … vos sabbats, vos assemblées… je n’en peux plus de vos fêtes. 14 Vos cérémonies religieuses et vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis fatigué de les supporter. 15 Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas: vos mains sont pleines de sang. 16 Lavez-vous, purifiez-vous. Ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. 17 Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l’exacteur, faites droit à l’orphelin, prenez la défense de la veuve.
–Rejet explicite de la pratique religieuse qui n’est pas précédée ou accompagnée d’une pratique de la justice humaine–
Os 6 6 C’est l’amour qui me plaît, non le sacrifice; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes.

Donc, rien de neuf dans les pratiques préconisées par Jésus, et par Jean, le Baptiste, avant lui. Les pratiques que Dieu, par la bouche de ses prophètes, cautionne tout comme celles qu’il condamne dans la première Alliance, Jésus les cautionne ou les condamne à son tour. Le Dieu de Jésus détestait les pratiques religieuses vides, ces fausses sécurités que leurs promoteurs brandissaient comme gages de salut.
Je voudrais toutefois être bien entendue sur ce point important. Je ne fais pas de plaidoyer contre la pratique religieuse. Au contraire, je suis d’avis qu’une pratique cultuelle signifiante, qui s’incarne dans la communauté dont elle respecte dans l’égalité tous ses membres, femmes et hommes, qui prend en considération les traits caractéristiques de cette communauté, ses œuvres et ses besoins et qui les traduit dans une célébration, ne peut être autrement que bénéfique. Mais pour les prophètes et pour Jésus, une pratique religieuse n’a de sens que si elle est précédée d’une pratique humaine imprégnée de justice et de charité. Autrement, cette pratique religieuse est rejetée par Dieu.

L’APPROBATION PAR DIEU DE LA PRÉDICATION DE JÉSUS
Toujours dans la sphère de la foi chrétienne, nous avons la garantie que le message des prophètes vétérotestamentaires, celui de Jean et celui de Jésus ont reçu l’approbation de Dieu. Et là, nous revenons à la première partie du parallélisme, celle relative aux trois jours dans le monstre marin en lien avec les trois jours dans le tombeau. À l’évidence, on fait, ici, référence à la mort/résurrection de Jésus.
Précisons d’abord que la parole attribuée à Jésus de Nazareth («…tout comme Jonas fut dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits») est une relecture chrétienne de l’événement résurrectionnel plutôt qu’une parole authentique de Jésus lui-même. Une relecture qui se traduit comme suit : Dieu, en ressuscitant Jésus, lui a donné raison.
La résurrection de Jésus a effectivement été interprétée par la toute première communauté comme l’approbation intégrale par Dieu de toutes les paroles de Jésus, de tous ses gestes, de toutes ses prises de position. Elle est le sceau de Dieu sur son œuvre.
Si nous reprenons maintenant l’ensemble du parallélisme, il se peut se résumer à ce qui suit :
Les adversaires de Jésus lui demandent un signe relativement aux temps messianiques. Jésus leur répond que 1) sa prédication en sera le seul signe et que 2) sa résurrection sera la confirmation par Dieu de la validité de sa prédication.
Conséquemment, c’est parce que Dieu a intégralement cautionné son œuvre que Jésus devient la référence, le signe des temps pour les Juifs d’alors, et c’est pour cela que l’on doit précisément se tourner vers lui pour ajuster notre pratique dans le sillage de ce que Dieu a approuvé.

PAUL ESSENTIELLEMENT FIDÈLE À JÉSUS
Entre Jésus et nous, entre l’approbation de l’œuvre de Jésus par Dieu et nos propres interventions dans la foulée des siennes, il y a eu un personnage très important, en l’occurrence, Saint Paul qui, lui, nous a instruits sur ce que signifie être chrétien et sur la façon de prolonger les œuvres de Jésus. Pour Paul, la nature même de l’être chrétien, ou sa spécificité, c’est d’être habité par l’Esprit du Christ, c’est-à-dire, par son souffle (5). «L’Esprit, c’est le Christ qui agit dans le monde pendant que Jésus est absent», pour le dire dans les mots de Raymond Brown, l’un de plus éminents biblistes du 20e siècle. Et le Christ, ce n’est nul autre que Jésus dans sa forme de Ressuscité. C’est Jésus établi dans sa fonction de Messie, c.-à-d. de roi. Bref, être habité par l’esprit du Christ, c’est ce laisser inspirer et énergiser par lui dans nos choix existentiels; c’est simplement avoir décidé de mener sa vie en cherchant à prolonger ses œuvres, ses actions, ses prises de position. D’où l’importance de connaître le contenu de sa prédication.
Pour en revenir à Paul, je dirai d’emblée que, contrairement à ce qu’on a habituellement cru, il n’a pas truffé ses lettres d’énoncés dogmatiques, mais il s’est préoccupé d’éthique, d’abord et avant tout. Ce qu’il propose dans ces lettres, ce n’est pas une liste de choses à croire, mais bien une liste de comportements à adopter; laquelle peut se résumer de façon assez laconique : vivez dans l’amour et dans le respect les uns et des autres. Ça englobe tout. C’est un mode de vie dans la justice. J’ajouterai que Paul a cependant vu à appuyer ses nombreuses recommandations éthiques sur de lapidaires énoncés doctrinaux; de sorte que la doctrine était ainsi mise au service de l’éthique (6).

L’ÉVANGILE, SOURCE D’INSPIRATION ET DYNAMISME
La Parole de Jésus, tout comme celle de Jean et des prophètes avant lui, et tout comme celle de Paul après lui, ne doit donc pas être lettre morte. Vivante, elle l’est, et il nous revient de continuer à la faire vivre dans le monde. C’est en ce sens que doit s’opérer, jour après jour, notre conversion personnelle et collective, dans un perpétuel effort de discernement des signes que recèlent les mouvements sociaux et religieux, les revendications et les luttes populaires. Notre monde offre une multitude de cas où notre conversion ainsi alignée peut se concrétiser.
Pour appuyer mon propos, je ne retiendrai cependant qu’un seul exemple de revendication, ou de lutte, en l’occurrence, celle des femmes en Église, parce que cet exemple prolonge directement une option de Jésus, laquelle était radicalement neuve à son époque, à savoir, son option privilégiée pour les femmes, sa volonté de faire reconnaître leurs droits et leur égalité. Les revendications des femmes en Église, aujourd’hui, trouvent donc, de façon inouïe, leur pendant à l’intérieur même de l’Évangile et s’avèrent, par conséquent, un des plus éloquents signes des temps.
Rappelons que la condition de la femme au temps de Jésus était tout simplement minable. La femme était une perpétuelle mineure, du berceau à la tombe. Propriété de son père d’abord, elle devenait celle de son mari dans le mariage et en cas de veuvage, elle tombait sous la tutelle de son fils –d’où la situation lamentable d’une femme qui n’a plus ni mari ni fils–. La femme ne pouvait pas traverser le seuil de la porte sans être voilée; elle ne pouvait pas sortir en public sans être accompagnée de son père, de son mari ou de son fils; elle ne pouvait pas témoigner en justice; elle n’avait pas le droit à l’instruction; elle n’avait, en fait, de reconnaissance que dans la maternité –d’où la honte incommensurable de la femme stérile–.
Or, Jésus avait des amies de femmes, Marthe et Marie, qu’il fréquentait chez elles, en l’absence de leur frère Lazare. Il a livré à Marie un enseignement comme seuls les hommes avaient droit de recevoir. Il a donné à Marie de Magdala un rôle de leadership. Il a délivré de sa maladie la femme atteinte d’hémorragie chronique pour qu’elle puisse avoir une vie conjugale normale. Il a pris la part de la femme dite ‘adultère’. Il a donné la femme dite ‘de mauvaise vie’ en exemple aux pharisiens. Il a même eu des femmes disciples qui l’ont suivi sur la route depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem (Lu 8,1-3). Bref, l’Évangile est plein d’exemples de libérations féminines par Jésus. Des prises de position de sa part qui étaient inimaginables dans son contexte sociohistorique. Des prises de position qui devenaient cependant signe des temps dans sa culture et dans sa religion.
La semence était donc jetée par Jésus avec une force encore jamais vue à l’époque. Une attitude de sa part qui redonnait la dignité aux femmes; qui défiait tous les interdits de sa culture et de sa religion; qui traçait la voie; qui insufflait un souffle tout aussi subversif que nouveau.
Or, on se retrouve, aujourd’hui, dans une Église qui nie de façon éhontée les droits de la femme au sein de l’Institution, et ce, sous prétexte de fidélité à Jésus, Christ!… Fidélité? Ou trahison? Et cela, en s’appuyant sur le fait qu’il n’y avait pas de femmes parmi les Douze. Ridicule! Jésus pouvait-il confier à des femmes, dans une société qui ne leur accordait aucune crédibilité et aucun pouvoir, le rôle de prendre la relève de sa mission après son départ? Pouvait-il les précipiter dans la gueule du loup?
L’Évangile contient donc une semence d’une richesse et d’une force prodigieuses pour, aujourd’hui, ouvrir sans restriction aux femmes la place qui leur revient dans l’Église. On la leur refuse encore au nom du Christ! Ce n’est ni plus ni moins qu’une trahison du message de Jésus! C’est un comportement en tout point semblable à celui que Jésus a lui-même dénoncé au sein de sa propre religion. Dénonciation qui lui a valu la mort; mais Dieu, en le ressuscitant, lui a donné raison en même temps qu’il jugeait ceux qui l’ont condamné.
Cette libération des femmes, Saint Paul, ce Juif, ce pharisien a été obligé de la reconnaître; et quoi qu’on ait dit de Paul, quelle que soit la réputation de misogyne qu’on lui a accolée, il a préconisé l’égalité des hommes et des femmes. Par exemple, en1 Co 7, dans ce passage pratiquement ignoré dans notre enseignement chrétien, Paul présente de façon on ne peut plus claire la réciprocité et la mutualité des droits et des devoirs de l’homme et de la femme dans le couple, et ce jusque dans l’intimité de leurs rapports conjugaux. Ce que proclame ce passage se résume à ceci : ce qui est vrai pour l’un est vrai aussi pour l’autre.
Il y a un grand nombre des paroles de Paul qui attestent effectivement l’égalité des hommes et des femmes. Je ne citerai que celle-ci, la plus englobante, tirée de sa lettre aux Galates :
Ga 3 27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. 28 Il n’y a plus ni Juif, ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ.

CONCLUSION
Mais Paul dit encore : «La lettre tue; l’esprit vivifie» (2 Co 3,6). C’est sur cette note que je voudrais conclure : «La lettre tue; l’esprit vivifie».
Certes, l’Évangile n’a pas couvert toutes les situations auxquelles nous aurions à faire face au cours de l’histoire, mais il a donné l’orientation et la puissance du souffle pour les affronter. Il n’a pas dit quoi faire, car la lettre tue; mais il a dit comment faire, et c’est en ce sens que l’esprit vivifie. C’est ce que signifie «selon l’esprit». Selon l’esprit de la Parole de Jésus, c’est-à-dire, tout ce qui génère la vie, qui promeut la dignité humaine. «Selon l’esprit» renvoie alors à la seule instance à consulter, à savoir sa propre conscience, dans le plus grand discernement, cependant; discernement qui passe par tout ce qui peut l’éclairer. Pour moi, ma conscience se résume à cette seule question : «Qu’est-ce que Jésus ferait à ma place?». Et la réponse ne peut qu’être génératrice de vie. C’est ainsi que je comprends «l’esprit qui vivifie».
Enfin, comme tout dernier mot, je rappelle encore cette réplique de Jésus à ceux qui voulaient lui tendre un piège. L’entretien va comme suit :
Mt 16 1Les Pharisiens et les Sadducéens s’avancèrent et, pour lui tendre un piège, lui demandèrent de leur montrer un signe qui vienne du ciel. 2Il leur répondit: «Le soir venu, vous dites: ‹Il va faire beau temps, car le ciel est rouge feu›; 3et le matin: ‹Aujourd’hui, mauvais temps, car le ciel est rouge sombre.› Ainsi vous savez interpréter l’aspect du ciel, et vous n’en êtes pas capables de reconnaître les signes des temps! 4Génération mauvaise et adultère qui réclame un signe! En fait de signe, il ne lui en sera pas donné d’autres que le signe de Jonas.» Il les planta là et partit.

Autrement dit, malheur à nous si nous négligeons de scruter les événements sociopolitiques et culturels de notre monde pour y détecter les signes des temps susceptibles de générer une meilleure qualité de vie pour notre société et pour tous les peuples de la terre.

Odette Mainville
Journées sociales du Québec 2013

Notes:
1. Il demeure toutefois que, pour moi, le fait d’éclairer mes choix existentiels à la lumière de ma foi chrétienne et de placer ma pratique pour la justice dans la foulée de celle de Jésus, Christ, s’avère une source vitale d’inspiration et d’énergie.

2. Notons cependant que le thème des signes des temps n’est pas abondamment exploité dans la Bible; en tout cas, pas de façon explicite. Pourtant, il se retrouve constamment en filigrane, ou en fond de scène, du discours biblique. Là où sa présence est la plus marquée, c’est en lien avec l’avènement messianique. L’attente du Messie est fébrile dans le monde juif au temps de Jésus, alors qu’on croit en l’imminence de sa venue; on croit aussi qu’elle sera précédée de signes envoyés du ciel. C’est dans cette perspective que les scribes et les pharisiens interrogent Jésus sur les signes des temps.

3. Luc a d’ailleurs laissé tomber la partie du parallélisme évoquant les trois jours pour ne garder que celle relative à la prédication. On y lit (Lc 11,29) : «Comme les foules s’amassaient, il se mit à dire: ‘Cette génération est une génération mauvaise; elle demande un signe! En fait de signe, il ne lui en sera pas donné d’autre que le signe de Jonas. 30 Car, de même que Jonas fut un signe pour les gens de Ninive, de même aussi le Fils de l’homme en sera un pour cette génération. 31 Lors du jugement, la reine du Midi se lèvera avec les hommes de cette génération et elle les condamnera, car elle est venue du bout du monde pour écouter la sagesse de Salomon; eh bien! ici il y a plus que Salomon. 32 Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas; eh bien! ici il y a plus que Jonas’».

4. Remarquez que Jean aurait été mal placé pour inciter à la pratique cultuelle, puisque lui-même, de la caste sacerdotale et de par son père et de par sa mère, s’était détourné du Temple, dénonçant ses liturgies et son culte sacrificiel; dénonçant aussi les prétentions d’appartenance au peuple élu. Autant de fausses sécurités, affirmait-il, qui ne pouvaient d’elles-mêmes apporter le salut. Jean avait effectivement abandonné la pratique religieuse officielle, préconisant plutôt la conversion du cœur, qui devait se traduire par une pratique humanitaire, un mode existentiel.

5. Il importe, ici, de faire une parenthèse pour clarifier le sens du mot «esprit» dans le langage biblique. «Esprit» vient du latin «spiritus», qui signifie «vent, souffle, air en mouvement», équivalant à «pneuma» en grec, à «ruah» en hébreu. À l’origine, le mot renvoie donc à une réalité strictement profane; une réalité dont on se servira cependant pour illustrer : 1) la vie donnée par Dieu et 2) sa puissance agissante à travers le cosmos. Ce n’est donc ni une personne, ni une entité distincte de Dieu, mais bien une façon imagée de parler de la vie qu’il dispense et de la force qu’il déploie dans le monde. De même, parler de l’Esprit du Christ, c’est parler de sa vie et de sa force à l’œuvre dans le monde.

6. Même la lettre aux Romains, qui a toujours été considérée comme un écrit dogmatique résumant la doctrine de Paul, est, en réalité, une lettre qui a pour objectif de transmettre des recommandations éthiques. Les brefs énoncés doctrinaux qu’elle recèle n’y sont insérés qu’en vue d’appuyer les comportements éthiques préconisés par l’Apôtre. Voir, à cet égard, mon étude, Un plaidoyer en faveur de l’unité. La lettre aux Romains, Médiaspaul, 1999, qui fait effectivement la démonstration de cette hypothèse : «Les préoccupations sous-jacentes à la rédaction de la lettre aux Romains sont d’ordre éthique et les données doctrinales qu’elle recèle sont au service de l’éthique qu’elle promeut» (p. 9-10).