Déclaration finale des JSQ 2013

Les réveils populaires : signe des temps
Déclaration finale des journées sociales 2013

Au printemps 2012, le Québec s’est redonné le droit de rêver. Des foules immenses ont crié haut et fort leur refus du fatalisme. Toutes générations confondues, elles ont réclamé qu’on ne ferme pas les portes de l’avenir. Ailleurs aussi, des secousses en chaîne ont mobilisé des foules : les soulèvements contre les dictatures dans les pays arabes, les manifestations monstres organisées en Grèce, en Espagne et en Italie contre les mesures d’extrême austérité, les mobilisations des Indignés et Occupy, le mouvement « Idle No More ». Un an plus tard, que reste-t-il de toutes ces contestation et revendications ? Poussée de fièvre passagère ou début d’un temps nouveau ? Ce sont les questions que se sont posées les participants et participantes en ce 20e anniversaire des Journées sociales du Québec, tenues cette année à Rimouski.

Indignation et résistance
Tous ces réveils populaires sont à situer sur le fond de scène de la crise économique qui a éclaté en 2008. Causée par l’irresponsabilité des institutions financières et de l’entreprise privée, cette crise a engouffré des milliards de dollars en subventions aux banques et aux grandes entreprises pour leur éviter la faillite. L’endettement public qui en est résulté a poussé les gouvernements d’Europe et d’Amérique du Nord à imposer des régimes d’austérité et à réduire le financement de services comme l’éducation, la santé ou la protection de l’environnement. Des élus, censés veiller à l’intérêt collectif, cherchaient ainsi à faire payer par les populations déjà appauvries l’incurie des prédateurs qui les avaient précipités dans la récession. Cette complicité de fait entre l’État et les intérêts économiques en contexte de crise a grandement contribué à la perte de crédibilité des institutions politiques à travers tous les pays touchés. Elle a provoqué colère et indignation. Elle a incité à la résistance et poussé des foules immenses à manifester pour réclamer plus de justice et de démocratie, souvent au prix de risques élevés. «Désolé de vous déranger, on veut juste changer le monde », pouvions-nous lire sur les pancartes des manifestants pendant le printemps érable et qu’a si bien mis en évidence le photographe du Devoir Jacques Nadeau dans son livre Carré rouge.

Société civile et démocratie
Au Québec comme ailleurs, les résultats immédiats de ces soulèvements populaires sont mitigés. La réalité, en effet, tarde toujours à se conformer aux rêves qu’on avait réappris à oser. Mais un mouvement irréversible a été renforcé : une contestation populaire du capitalisme sauvage à travers la montée de la société civile comme instance démocratique. Celle-ci prend finalement conscience de ses moyens d’action et devient un acteur social de plus en plus efficace. Dans cette perspective, le succès ou la portée des récents réveils populaires se trouve d’abord dans la mobilisation elle-même et dans ce qu’elle a fait germer comme imaginaire collectif, comme aspiration à un autrement du monde, de l’agir politique et du vivre ensemble.

Vers un autrement du monde
On peut voir dans la recherche d’«un autre monde possible» un signe des temps, dans la mesure où l’on y reconnaît un phénomène social à caractère universel et qui a une portée structurante pour notre devenir humain. La dissidence et les revendications démocratiques actuelles de la société civile s’inscrivent dans cette mouvance. Nous nous trouvons à un âge de l’humanité qui montre des signes d’épuisement, ou à tout le moins de vieillissement avancé. Partout, une part de plus en plus importante de la société veut en finir avec la dilapidation des ressources, le mépris de la dignité humaine, l’économisme aveugle, la discrimination sous toutes ses formes.

De nombreux analystes nous avertissent que le seul moyen de sortir de nos impasses collectives sera un passage exigeant du paradigme de la croissance illimitée à celui d’une frugalité basée sur notre solidarité entre humains et avec la nature. Il en va du sauvetage de notre monde. En fait, nous nous trouvons collectivement devant l’urgence d’une révolution culturelle, d’un changement radical de valeurs, d’orientations et de comportements, qui nous ferait passer du culte du pouvoir, de la richesse et des apparences au goût de la simplicité, de l’authenticité et de la convivialité. Il devient urgent de reconnaître l’autolimitation et la solidarité, à la fois comme conditions de survie pour l’humanité et comme la voie vers un mieux-vivre, humainement plus satisfaisant. Une des principales suites de ces réveils sera peut-être d’avoir préservé, comme l’a écrit Jean-Claude Guillebaud, une certaine capacité d’« espérance stratégique » pour garder ouvert l’avenir du monde.

Nous croyons que rien ne pourra faire disparaître de notre mémoire collective ce sursaut de conscience, qui restera comme un repère, comme une semence.

Yvonne Bergeron et Guy Côté *
26 mai 2013

*Les auteurs ont participé aux 11e Journées sociales du Québec, qui regroupent des militantes et militants de mouvements chrétiens, syndicaux et communautaires préoccupés de justice sociale.