Éléments de lecture théologique

NB : Faute de temps, cette allocution n’a pu être présentée telle quelle durant les journées sociales. Nous sommes heureux de pouvoir la publier aujourd’hui comme ressource supplémentaire.

Les réveils populaires : éléments de lecture théologique

C’est à Jean XXIII qu’on doit la redécouverte de l’importance signes des temps pour la foi de l’Église. Dans le texte de convocation du Concile Vatican II (Humanae salutis), il dit : « Suivant la recommandation de Jésus de savoir discerner les signes des temps, nous croyons découvrir, au milieu de tant de ténèbres, de nombreux signes qui fondent notre espérance du destin de l’Église et de l’humanité ».

Cette expression reviendra à plusieurs reprises dans les textes conciliaires, et notamment dans Gaudium et Spes :

« L’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique » (GS 4).

« Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme, orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines » (GS 11).

Si la réalité historique est ainsi éclairée par la foi, on peut ajouter que l’inverse est vrai : l’expérience humaine historique interroge également la foi et l’amène à s’approfondir.

« L’Église n’ignore pas tout ce qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution du genre humain… L’Église a particulièrement besoin de l’apport de ceux qui vivent dans le monde, qui en connaissent les diverses institutions, les différentes disciplines, et en épousent les formes mentales, qu’il s’agisse des croyants ou des incroyants. » (GS 44)

À partir ce ces quelques citations, on peut remarquer que dans l’esprit de Vatican II :

• La catégorie théologique de signes des temps est une catégorie liée à l’espérance : ce sont des événements qui tendent à l’avancement vers une vie humaine et digne, dans toujours plus de liberté, de justice et de solidarité.

• C’est l’ensemble du peuple de Dieu, de la communauté croyante, qui est collectivement responsable de ce discernement, avec l’appui des sciences humaines, de la théologie et des responsables pastoraux, et en cheminant «ensemble avec toute l’humanité» (GS 40).

• L’Église se présente ainsi comme accompagnatrice de l’humanité dans sa recherche du progrès humain et de la pleine réalisation de la création.

• L’Esprit qui la guide agit également en dehors de ses limites institutionnelles (voir aussi LG 8).

De manière plus synthétique, on peut dire que scruter les signes des temps à la lumière de la foi, c’est discerner dans les événements quelles sont les aspirations et les évolutions qui vont dans le sens du monde nouveau annoncé par Jésus. Ce n’est pas tant chercher dans la réalité historique des indices de ce que sera l’avenir, qui demeure toujours imprévisible. Il s’agit plutôt de discerner à travers les événements ce à quoi nous sommes convoqués pour aller dans le sens du Règne de Dieu. « L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre », disait Antoine de Saint-Exupéry. On pourrait ajouter que l’avenir, nous n’avons pas d’abord à y tendre comme vers un horizon qui s’éloigne sans cesse, mais à le laisser venir vers nous à travers les initiatives imprévisibles de l’Esprit. Puisque notre Dieu est «toujours à l’œuvre», il s’agit de collaborer à ce travail.

Qu’y a-t-il donc dans les réveils populaires qui nous interpelle et qui peut soutenir notre espérance ? J’ai suggéré plus tôt que le principal acquis de ces réveils, c’est la mobilisation citoyenne elle-même. On pourrait tout aussi bien dire qu’il y a là une claire sollicitation de notre engagement et un puissant motif d’espoir.

L’idéologie néolibérale sape l’espérance. Elle nourrit la peur en présentant l’avenir comme lourd de menaces : chômage, récession, endettement, etc. Pour échapper à ces catastrophes redoutées, il faut tout orienter en fonction des impératifs économiques. Ce credo repose sur un fatalisme : il n’y pas moyen de faire autrement! Le marché dicte la marche des affaires publiques, la société n’est que la somme d’intérêts individuels, la politique et la délibération démocratique sont inutiles et inefficaces, etc. Finalement, il ne sert à rien de vouloir changer les choses (1) . Le succès appartient à ceux qui auront su s’adapter et tirer le meilleur parti de la concurrence et des règles du marché.

Les réveils populaires sont un refus en acte de cette idéologie. Ils témoignent d’une volonté de reconstruire le nous social, et de « construire l’histoire plutôt que de la subir ».
Nous en étions là depuis des années
Solitudes parmi les solitudes
Quelque part entre un passé mort
Qui n’arrivait pas à mourir
Et un avenir naissant qui n’arrivait pas à naître…

Puis est venu le printemps des étudiants
Et voilà où nous en sommes
Quelque chose nous a rassemblés
Qui veut prendre vie
Nous sommes ensemble
Comme nous l’avons rarement été
Forcément, on s’en va vers l’été…(2)

Les foules qui se sont réveillées en 2011-2012 ont refusé de se laisser mener par la peur et le fatalisme. Alors qu’on semblait sombrer dans le cynisme et l’indifférence, elles ont redonné sa place à l’utopie. Elles ont ouvert des chemins nouveaux à la démocratie et à la solidarité. Elles ont posé les bases d’un nouveau paradigme social.

Du point de vue de la foi, elles ont témoigné d’une puissante et imprévisible force de vie au cœur de l’histoire. Cela permet de voir dans ce qu’on appelle la crise une période de mutation qui offre autant de possibilités qu’elle recèle de risques.

Il y a là une énergie transformatrice où il est possible de discerner le Souffle qui animait Jésus, d’entendre l’écho de sa prédication, cette parole qu’il a présentée comme l’unique signe qui nous sera donné, comme nous le rappelait Odette. Ces espoirs d’un monde différent sont portés depuis des décennies par les groupes militants et les mouvements sociaux. Avec le printemps érable, notamment, ils ont gagné de larges couches de la population. On est passé d’une minorité agissante à une vague déferlante, avec une ampleur et une durée qu’on n’avait encore jamais vue. On peut croire, et espérer, que ce feu couve toujours …

D’autre part, si l’on discerne dans les réveils populaires un agir de l’Esprit, comment ces événements peuvent-ils interroger notre pratique de la foi ou aider à l’approfondir, orienter nos choix de priorités et inspirer notre agir comme disciples de Jésus ?

Les enjeux de fond soulevés par les réveils populaires – la soif de démocratie et la contestation de la croissance illimitée – posent de graves questions à l’institution ecclésiale. Par exemple, la culture démocratique des réseaux associatifs et de la société civile entraîne une recomposition des liens sociaux qui rend de moins en moins viable une gestion autocratique et autoritaire au sein de l’Église. Le pape François arrivera-t-il à rétablir une véritable collégialité dans un retour à l’esprit de Vatican II ? Comment les responsables pastoraux réagiront-ils à l’autonomisation croissante du laïcat, fondée sur l’ecclésiologie du Peuple de Dieu ?

Des questions se posent aussi à l’ensemble des hommes et des femmes de foi. Trouverons-nous le moyen de participer avec la société civile à l’établissement d’une démocratie participative? Comme serviteurs de l’espérance dans le monde, les membres du peuple de Dieu, pasteurs et fidèles, peuvent-ils s’abstenir de contribuer aux efforts des mouvements sociaux qui incarnent cette espérance dans nos réalités sociales et politiques ? Pouvons-nous laisser à d’autres la prise de risque et de responsabilité sans lesquelles l’espérance d’un monde nouveau demeurerait un vœu pieux ? Est-il possible d’espérer sans s’indigner, sans dénoncer, même au risque de coûts personnels ou institutionnels ? Quelle part de risque sommes-nous prêts à assumer pour participer au sauvetage du monde ?

Quelques pistes :

– Risquer une parole prophétique et poser des gestes courageux en rapport avec les exigences d’une vraie démocratie et l’avenir humain sur la planète.

• Aider à demeurer centré sur le développement humain intégral, incluant à la fois les dimensions matérielles et spirituelles, personnelles et collectives.

• Jouer un rôle de vigilance active, notamment au sujet de la question éthique dans la vie publique, au moyen des cellules ecclésiales présentes sur l’ensemble du territoire. Ne pas laisser se développer quelque indifférence que ce soit à propos de cette question.

• Rejoindre les plus humbles et les aider à s’intégrer au débat démocratique.

• Éliminer de notre propre fonctionnement interne toute forme de complicité avec des instances qui contribuent à l’injustice ou à la violence envers la nature.

Guy Côté

Notes:
1. Voir Jean-Claude GUILLEBAUD, Une autre vie est possible, éd. L’Iconoclaste, Paris, 2012.
2. Dominic Champagne, dans Jacques NADEAU, Carré rouge, Fides, 2012.