Ouverture : présentation du thème

« Réveils populaires : signe des temps » : présentation du thème

« C’est pour un rêve qu’on se lève », chante Richard Séguin. Or, il n’y a pas si longtemps, des foules et des foules se sont levées… Ici et ailleurs. À titre d’exemple, évoquons le « printemps arabe » où des centaines de milliers de personnes, en Afrique du Nord, en Espagne, en Grèce et en Italie, sont descendues dans la rue pour protester contre des régimes carrément inacceptables; rappelons-nous le mouvement Occupy considéré par Noam Chomsky comme « une première riposte populaire » depuis le passage d’une « économie de production » à l’économie des « manipulations financières » des années 1970 (Le Devoir, 23-24/02/13, A-9); parlons également du mouvement Idle no more (Fini l’inertie) encore bien vivant et dont les appuis mesurent progressivement l’ampleur (1) ; souvenons-nous enfin des multiples manifestations, rassemblements ou autres événements qualifiés au Québec de « printemps érable » (2) . Se peut-il que ces nombreux réveils populaires dont le monde a été témoin aient aussi engendré une onde de choc dont nous ressentons encore les effets? Peut-être. Chose certaine, c’est en écoutant ces paroles percutantes et persistantes que nous avons voulu aller plus loin afin de nommer les enjeux majeurs qui s’y logent et d’en comprendre mieux les interpellations pour le présent et l’avenir. Voici donc quelques constats qui ont conduit le comité organisateur au thème du présent colloque.

Premier constat : un mal social commun
En donnant corps à tout un ensemble de contestations citoyennes sur la gestion et les orientations de nos gouvernements, les réveils populaires pointent clairement des inégalités systémiques, des blocages dangereux sur le plan social et une exploitation éhontée de l’environnement. Plus globalement ils révèlent les conséquences néfastes d’une idéologie qu’ils remettent en cause, à savoir celle de la logique marchande du néolibéralisme dominateur, envahissant tous les domaines de nos existences et transformant le bien commun en marchandise (3) . En évoquant le mouvement étudiant du Québec, le journal britannique The Guardian ne l’a-t-il pas considéré comme « le symbole de la plus puissante remise en question du néolibéralisme en Amérique du Nord »? En effet, beaucoup plus qu’un ras-le-bol total, ces réveils expriment de manière singulière un mal-être social vivement ressenti. Un « mal commun » en progression qui ne touche pas seulement nos biens, mais nous blesse en profondeur dans notre identité personnelle et collective avec tout ce que cela comporte. Il n’est donc pas étonnant que l’inquiétude se soit installée : « Qu’est-ce qui nous arrive? N’y a-t-il pas menace pour l’humain et pour l’humanité? Que deviennent nos rapports entre nous et avec l’environnement (4) ? Rien d’étonnant non plus que, dans toute cette mouvance, l’indignation monte et se traduise vigoureusement : ASSEZ, C’EST ASSEZ!

Deuxième constat : la conviction d’un « autre possible »
« C’est pour un rêve qu’on se lève ». Ce refus vigoureux d’une logique mortifère de déshumanisation, ce non au fatalisme et à l’immobilisme n’est-il pas lui-même révélateur d’une conviction forte bien présente au coeur de tous ces réveils? La conviction qu’une logique « différente » demeure possible : une logique au service des personnes dans une société humainement et écologiquement solidaire où tous les gens peuvent prendre place à la table du bien commun afin d’y partager les richesses, la parole et la prise de décision démocratiques (à Wall Street, une pancarte portée par un « indigné » disait : « Je me soucie de vous »; c’est l’envers du néolibéralisme… et Naomie Klein a fait ressortir la signification profonde de cette brève affirmation). Voilà globalement, nous semble-t-il, ce qu’ils annoncent. N’est-ce pas d’ailleurs en cela même que le rêve des jeunes, du mouvement altermondialiste et des réveils populaires rejoint celui des moins jeunes et des aînés? On dirait une sorte d’horizon dont nous percevons maintenant des signes que cette « nouveauté » ou cette « bonne nouvelle » est déjà à l’œuvre.

Troisième constat : le tandem colère et espoir comme force de transformation sociale
L’utopie active (rêve) et l’indignation sont intimement liées. Faut-il y insister, c’est dans ce que les réveils populaires annoncent que nous saisissons la portée de leur refus, l’ampleur de la transformation à opérer et l’appel à la mobilisation citoyenne qu’ils nous lancent. Appel que nous voulons faire nôtre de façon singulière pendant cette fin de semaine en misant sur vous et sur les gens dont vous êtes solidaires dans les diverses régions du Québec : leur sagesse, leur lecture de la réalité, leur analyse, leurs perspectives, leur compétence et leurs propositions d’actions. En nous référant aux expériences de celles et ceux dont les pratiques s’inscrivent déjà dans le mouvement de ces « réveils », nous pourrons nous approprier davantage la problématique en l’intégrant à notre réflexion et à nos interventions. Car, nous le savons, c’est dans l’action que la colère et l’espoir se fécondent mutuellement par un dynamisme tenace qui, en nous situant sur la trajectoire de l’horizon espéré, nourrit, relance et fait durer l’engagement.

C’est donc tout cela que nous entendons approfondir pendant ce onzième rassemblement des Journées sociales du Québec qui ont cette année vingt ans. Bien ancrés aux lieux où se décident le présent et l’avenir de l’humanité, nous approfondirons la signification et les retombées des réveils populaires chez nous et ailleurs. Nous chercherons également comment garder vivante cette créativité, alimenter le souffle de nos pratiques et identifier des voies possibles vers un changement en profondeur. Vouloir ainsi assurer des suites concrètes à toute cette mouvance, n’est-ce pas la reconnaître véritablement comme un signe de notre temps? En empruntant les chemins de nos concitoyennes et de nos concitoyens, peut-être répondrons-nous d’une façon neuve à l’invitation radicalement libératrice du Nazaréen, invitation que le bibliste Roger Parmentier appelle la « merveilleuse proposition globale du ‘monde renversé’ ».

Bonnes Journées sociales du Québec!

VIVE LE QUÉBEC « RÉVEILLÉ » !

Yvonne Bergeron, CND
Présidente du comité d’organisation
Rimouski, 24 mai 2013

Notes:
1. Lancé par quatre femmes en solidarité avec Theresa Spence, l’initiative a reçu de nombreux appuis (chez les autochtones et ailleurs) aux USA, en Grande-Bretagne, en Nouvelle-Zélande…
2. À cette organisation principalement assurée par la population étudiante, se sont joints plusieurs autres groupes et de nombreux citoyens et citoyennes.
3. Envahissement qui va jusqu’à cette conception marchande de l’éducation. Nous le voyons, la lutte étudiante au Québec se situe sur l’horizon beaucoup plus large de l’économie, du politique et du social.
4. « Ubuntu », dirait-on dans la culture Xhosa, c’est-à-dire « Je suis parce que nous sommes ».