Le développement social et le spirituel

Présentation lors de l’atelier du Forum social québécois le25 août 2007

Il n’est pas coutumier de coupler le développement social et le spirituel. Pourtant, plusieurs recherches tentent, depuis quelques années, de mieux cerner les liens multiples qui existent entre l’action sociale et l’acteur. On examine, entre autres, les récits de vie pour comprendre les changements dans les engagements des acteurs et surprendre ainsi les promesses de nouveaux mouvements sociaux. L’exploration de l’acteur renvoie à son enracinement social mais aussi bien à son univers mental et à ses convictions. Comprendre l’influence du spirituel dans les engagements sociaux permet  ainsi de mieux soupçonner son influence dans les transformations en cours. Un tel travail va plus loin que de dégager la présence de certaines idéologies dans l’action pour le développement social. Il s’intéresse au contenu des convictions qui orientent de façons multiples les idéologies. En bout de piste, il devient une façon de  mieux se comprendre soi-même et de permettre un dialogue fécond avec les autres.

 

Ma réflexion comprendra deux partie. La première, très courte, rappellera ce que l’on entend par développement social. La seconde tentera de préciser ma compréhension du spirituel et de rappeler certains critères qui orientent les militants et les militantes chrétiens dans les multiples champs du développement social.

Le développement social

En mars 1997, Norbert Rodrigue, président du conseil de la santé et du bien-être, lançait une initiative originale : la tenue, dans toutes les régions du Québec, d’une réflexion sur le développement social. On entendait par là, d’une part,  les conditions qu’il fallait mettre en place pour que les personnes puissent développer leurs capacités et participer à la vie démocratique et, d’autre part, les conditions qu’il fallait privilégier pour que les milieux puissent se développer en tenant ensemble les composantes économiques, culturelles, sociales et politiques. 70 forums locaux, 13 forums régionaux et un forum national en avril 1998 ont alors sensibilisé des milliers de citoyens et de citoyennes. Ces assises ont eu des suites dans des tables de concertation régionale et, encore aujourd’hui, les municipalités doivent intégrer cette préoccupation dans leur gouverne. Inutile de dire que plusieurs croyants et croyantes ont participé  à cette grande réflexion et l’ont continuée dans leurs pratiques sociales qui sont très diversifiées. On en trouvera des traces multiples dans les Actes des diverses rencontres nationales des Journées sociales du Québec.

Le spirituel  comme processus

D’entrée de jeu, soulignons que le spirituel n’est pas un espace qu’on pourrait identifier dans le cerveau. Des recherches ont pu montrer que la pratique de la méditation, par exemple, apporte des transformations dans le psychisme et un ralentissement du rythme cardiaque. C’est dire qu’on peut  induire le spirituel en examinant différentes transformations qui se produisent dans notre organisme. Un peu comme la perception, dans le sable, de certains pas nous permet d’avancer qu’une personne est passée par là.

Je propose l’évocation de cinq expériences qui nous permettront de préciser de quoi on parle. La première est l’expérience d’un NON dit à ce qui nous paraît inacceptable.  Une amie me confiait que c’est à l’âge ou quatre ou cinq ans qu’elle avait, pour la première fois, dit NON à une violence qui lui était apparue gratuite. Son  jeune voisin avait battu  son petit chien et ce comportement l’avait bouleversée. Elle était devenue inconsolable pendant des heures. »Plusieurs années après, ajoutait-elle, j’ai découvert que c’était depuis cet incident que je ne pouvais pas accepter la violence gratuite contre les animaux, les personnes, les arbres ».

Je pense aussi à ce groupe de femmes qui recevaient de la nourriture recyclée d’une banque alimentaire. À un moment donné, l’une a eu un haut le cœur et crié sa colère : « On est devenues les poubelles de la société. J’en ai assez! » C’est alors que l’animatrice a vérifié si les autres pensaient de la même façon. On s’est alors mis à rêver et l’une a trouvé quelque chose de neuf : elles pourraient mettre ensemble un montant et s’acheter ce qu’elles voulaient en allant négocier avec un marchand. Un groupe coopératif d’achats venait de naître.

Une autre expérience, que vous avez sans doute vécue, vient de l’admiration que nous avons devant un coucher de soleil exceptionnel ou une vision panoramique en haut d’une ascension en montagne. Du coup, les petits tracas ou la fatigue de la montée disparaissent et une sorte de communion avec tout ce qui existe nous envahit pendant un certain temps. Pour certains cette expérience est aussi vécue comme un cadeau, un peu comme quelqu’un qui découvre un gros bouquet de fleurs sur sa table et se demande qui a bien pu le déposer.

Une quatrième expérience se retrouve chez plusieurs personnes qui se disent écologiques. Comme si la perception d’un pot de peinture jeté dans un lac engendrait un haut le cœur devant la beauté de la nature qui est attaquée et la sensation qu’on vient de souiller et de détraquer la nature. Comme si tous les vivants , les arbres, les oiseaux, les humains venaient d’être atteints et, d’une certaine façon, violés.

J’emprunte la dernière expérience à Guillaumet, l’ami de Saint-Exupéry, perdu dans les Andes. Il se dit qu’il lui faut marcher et atteindre un sommet d’où l’on pourra voir son cadavre. Car c’est ainsi que sa femme pourra recevoir le montant de l’assurance après sa mort. Après avoir marché pendant des jours, s’être gelé les pieds et les mains, il arrivera , enfin, à un poste de montagne. « Je te jure, dira-t-il, qu’aucune bête n’aurait fait ce que j’ai fait! »

De ces quelques expériences, nous pouvons induire qu’elles comportent toutes une rupture avec la vie ordinaire et que celle-ci engendre un passage vers autre chose, une exploration de quelque chose de neuf, un appel à aller plus avant, un défi d’affronter la mort malgré les risques.  J’appelle spirituel ce processus, ce passage, dont on peut vérifier la présence par la résonance qu’elle inscrit en nous, qu’il s’agisse d’un goût farouche de la dignité et de la justice, d’une paix qui unifie, d’un respect pour tous les liens qui nous tissent ou encore l’exigence de continuer, malgré les obstacles, par amour d’une personne.

Le spirituel, en plus de se révéler comme une rupture se révèle donc comme force de transformation, d’avancée dans l’inconnu. Si nous sommes mus à l’action neuve, c’est sans doute parce que nous avons été émus, touchés, bousculés et que cette perte momentanée d’équilibre nous a révélé une force d’avancer, d’explorer du nouveau.

Je me permets ici une anecdote personnelle qui illustre bien le mouvement induit par une nouveauté qui nous a touchés. J’étais aller marcher à la montagne du Mont-Royal. Assez rapidement, j’avais délaissé les sentiers et je m’étais aventuré dans la forêt. Soudain, au milieu du craquement des branches, du froufrou d’un oiseau dérangé, j’ai entendu une rumeur qui venait de loin. Instinctivement, je me suis orienté dans cette direction. La rumeur s’était arrêtée puis, elle a repartie. J’ai accéléré le pas. Maintenant, je l’entendais mieux : ce me semblait une musique. De nouveau, le silence. À mesure que j’avançais, la rumeur devenait musique. Oui, à n’en pas douter, il y avait de la musique là-bas. Je sortis du bois et je distinguait un groupe qui s’agitait plus loin. Je me suis encore plus avancé. La musique s’arrêtait et reprenait. J’ai accéléré. À la fin, je me suis retrouvé derrière un groupe qui tapait des mains pendant que d’autres jouaient de la guitare et du violon. Sans que je m’en aperçoive trop, je me suis surpris, à un moment donné, à taper des mains et du pied. La musique m’était entrée dans le corps et j’avais le goût de danser, moi aussi. Le spirituel est comme une musique qui finit par nous rentrer dans le corps et qui nous déplace.

Le spirituel et le monde des convictions

Le spirituel est-il habité? Nous avons ici une bonne brochette de convictions. Une première affirme que ce que l’on appelle le spirituel s’explique adéquatement par le jeu des forces psychiques. Cette explication est respectable mais le terme d’adéquatement est discutable. Sir Eddington disait, à propos de la méthode scientifique, « j’appelle poisson ce que mon filet peut attraper ». C’est dire assez clairement qu’il peut exister d’autres poissons dans la mer mais que mon filet ne peut pas les attraper. Il y a donc de la place pour d’autres explications. Certains affirment, en effet, que nous sommes traversés par une foule d’influx qui nous viennent des autres et peut-être des astres. D’autres affirment que la force de certains gourous nous aident à débloquer notre propre potentiel, que ce soit pour nous  libérer de tout désir ou pour développer la part inconnue de nous-mêmes. D’autres affirment qu’une Présence personnalisante et innommable est à l’œuvre, qu’elle a traversé le Nazaréen Jésus et qu’elle nous atteint, car nous lui sommes unis comme les branches le sont à l’arbre.

On le voit, les explications sont nombreuses mais je n’ai pas l’intention de les commenter. Je m’inscrit d’emblée dans la trajectoire judéo-chrétienne et c’est à l’intérieur de celle-ci que je rappellerai trois points de repères pour jauger le spirituel. Les personnes qui fréquentent les Journées sociales sont généralement chrétiennes et critiques du langage traditionnel. Elles ne sont pas portées à écrire leurs expériences spirituelles et c’est dans leur façon de vivre qu’elles expriment leur spiritualité. Mais celle-ci existe et c’est pourquoi je prends ici le risque de proposer certains repères qui peuvent rendre compte de plusieurs de ces pratiques. Mais c’est là ma propre interprétation et elle  ne peut guère faire abstraction de mes propres pratiques.

Trois repères de la spiritualité chrétienne

Comme l’art de se défendre, l’art de peindre ou encore l’art de faire l’amour, la spiritualité est un art, c’est-à-dire  une réflexion sur des expériences et la proposition de balises pour gérer le spirituel et en faire une expérience humanisante. Dite autrement, la spiritualité est l’art de trouver du souffle et d’en retrouver quand on l’a perdu. Elle répond ainsi au besoin que l’on retrouve dans tous les domaines de la société où l’essoufflement vient, tôt ou tard, arrêter les élans fervents des premiers jours d’enthousiasme. Les spiritualités chrétiennes, comme les autres spiritualités,   sont  évidemment multiples. Elles se réfèrent cependant à certains repères communs qui ont l’avantage de servir de balises dans l’art de se gouverner. J’en proposerai trois.Le premier repère me paraît la priorité accordée au courant qui nous anime. L’exemple du canot est ici éclairant. Quand je suis dans le courant, je le sens. Le canot file tout seul et je n’ai qu’à donner un coup de godille pour le maintenir. Je ne suis pas le courant, c’est lui qui me porte et m’emporte mais je sais qu’il est là car j’avance avec mon canot et cette expérience me donne tout le loisir d’admirer les rives de la rivière, d’entendre les oiseaux, de turluter. En somme, mon effort n’est pas premier. Il est complice d’un courant qui me porte et m’emporte. Certains diront que ce courant  renvoie à des motivations profondes, d’autres ajouteront que celles-ci sont complices d’une Présence qui me donne le goût de vivre pleinement. Pour continuer la métaphore, si le courant est si fort et qu’il me dilate et m’encourage à pagayer, c’est qu’il existe un lac, quelque part et que je vais y arriver. C’est aussi qu’une source existe quelque part et qu’elle coule.  Découvrir qu’une telle source peut jaillir en nous nous met sans doute sur le chemin du spirituel. Pascal, au seizième siècle, en faisant parler Dieu disait » Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé. »

Cette conviction qui accorde la priorité au courant et à sa source a des conséquences concrètes pour la personne qui lutte avec des gens exclus et qui partage plus souvent qu’autrement leur déception devant les maigres résultats rencontrés. Comment éviter le découragement, la dépression et la démission quand vos efforts  ressemblent à ceux des gens qui luttent contre une débâcle, transportant sac après sac pour stopper les débordements et qui voient l’eau se faufiler ailleurs, si bien que tout est toujours à recommencer? Un paradoxe issu du seizième siècle est ici sauveur : Tout entreprendre comme si tout ne dépendait que de toi et attendre le résultat comme s’il ne dépendait que de Dieu. Cet art de s’impliquer à fond et de s’abstraire permet d’abord d’éviter le découragement, de conserver la liberté intérieure et de chercher peut-être ce qui nous résiste ou encore de changer de perspectives. La liberté intérieure révèle ainsi un mouvement de décentration de soi-même, l’acceptation d’être évidé, c’est-à-dire creusé du dedans. En d’autres termes, la force de rupture du spirituel fait ici son travail et ouvre le champ d’une paix avec soi-même.Pour dire les choses autrement, les spirituels chrétiens ont toujours trouvé suspect les efforts de ceux qui voulaient, par leurs seules forces, contrôler le courant car cette tendance aboutit toujours à ce que je pourrais appeler un spirituel des gagnants. Des personnes s’acharnent à tout contrôler, à se tuer au travail et à craindre ce qui n’entre pas dans leurs prévisions. Cela donne des technocrates ou des gens qui se considèrent parmi les gagnants, méprisant les autres qui ne sont pas capables d’en faire autant. Notre société en compte plus d’un et ce n’est pas un hasard si la solidarité avec les perdants est aujourd’hui si effilochée.

La priorité accordée au courant échappe à cette tentation en affirmant que celle-ci se vérifie dans l’importance accordée à l’autre. L’autre n’est ni supérieur ni inférieur à moi car nous sommes tous et toutes portés par le courant qui dilate en nous nos capacités de faire route ensemble. Cette conviction voit dans l’autre le lieu de l’appel, du dépassement  et non celui de l’envie. Comme si l’autre nous révélait la part inconnue de notre propre personne et ouvrait, en même temps, sur la source de tout don et de toute solidarité. Le vieux texte de Matthieu qui imagine le jugement dernier des humains rend bien compte de cette conviction. Les gens sont étonnés quand le Seigneur de l’histoire, à la fin des temps, leur révèle qu’ils lui ont donné à mangé, l’on vêtu, l’ont visité en prison. « Quand vous l’avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. (Mat. 25) Au lieu d’une ascension individuelle crispée et discriminante, se dessine plutôt l’image d’une longue farandole où chacun a sa place, qu’il danse mal ou boite ou se traîne. Dans cet itinéraire partagé, chacun est à la fois aidant et aidé, tombé et relevé et c’est l’une des raisons pourquoi plusieurs refuseront les étiquettes que la société plaque sur les personnes. Si un tel choix creuse et dépouille celui ou celle qui partage ce chemin, il permet aussi  de retrouver une disponibilité à l’autre et d’admirer les ressources incroyables qui s’y trouvent. Je souligne qu’une telle conception de la rencontre a toutes les chances de valoriser la solidarité sociale et de pousser pour une meilleure répartition des richesses. Il a aussi des complicités certaines avec une démocratie de participation pour laquelle on cherche actuellement  des lieux concrets d’application dans tous les domaines. Le spirituel n’est jamais neutre. Il fait penser au sourcier  ou au chercheur de trésors.

Certes, des étapes et des relais sont ici nécessaires. Je pense ici aux quatre types de conscience que Paulo Freire a dégagés et qui montre combien nous sommes en présence d’un long processus de libération. D’une conscience captive des idées en place, on passe à une conscience « rouspettante », puis à une conscience critique pour en arriver à une conscience libérante et transformante de la réalité qui fait mal. Les différents passages nécessaires nécessitent souvent des passeurs ou des passeuses  et il n’est pas interdit de penser que chaque passage cache une expérience du spirituel différente. Dans la tradition biblique, ceux qu’on appelle les prophètes ont été des éveilleurs et des passeurs. De nos jours, les prophètes sont multiples et souvent inconnus mais ils ont la caractéristiques  de rendre les passages possibles

Le deuxième repère  nous est rappelé lors de la dernière cène de Jésus et de ses disciples. Il s’agit de la « sortie de table ». Jésus sort de table et s’en va prendre la place de celui qui fait le service. À son retour à table, il invite ses disciples à faire de même. Je suis convaincu que ce mime a une valeur heuristique incroyable, c’est-à-dire qu’il permet de trouver du neuf quand on a l’impression de tourner en rond  comme si on s’agitait dans un immense carrousel mais sans jamais en sortir. Pour reprendre l’image du canot, un manque d’attention, une rêverie et voici le canot dans les quenouilles et la vase. Rien ne va plus. Çà ne sent pas bon.  On tourne en rond. C’est alors qu’un bon coup de godille sera nécessaire pour retrouver le courant. En bref, le sentiment de tourner en rond et de perdre toute motivation sert alors de signal d’alarme qui nous invite à trouver ce qui a été oublié, nié ou refoulé.

L’effort pour renouer contact, en particulier avec l’exclu de la table commune, permet ainsi de retrouver le courant et d’emprunter un chemin différent. Soulignons que cet effort ne vaut pas seulement pour le registre interpersonnel. Il vaut aussi pour des réalités sociales, économiques et politiques qu’on a négligées ou omises. Je pense ici  à la Coalition pour combattre la pauvreté qui insiste pour que toutes les décisions gouvernementales soient examinées afin de répondre aux besoins des citoyens et citoyennes les plus fragiles de notre société. Je note aussi que les dernières élections ont permis à certains partis de se décider à retourner voir la population et à l’écouter, ce qui devrait permettre de meilleures décisions. Nous sommes encore loin du compte si l’on en juge d’après le dossier des éoliennes, où la population n’a pas vraiment été respectée.  Malgré tout, une certaine sensibilité écologique semble nous montrer un chemin prometteur quand elle engendre une responsabilité éthique pour tenir compte des enfants qui ne sont pas encore au monde mais à qui nous devrions laisser une terre moins massacrée et plus viable.

Mais il convient d’aller encore plus loin car la pratique sociale implique des conflits et ces derniers sécrètent souvent la violence. Sur ce point, la pratique de Jésus de Nazareth est claire. Il a pris parti pour les exclus de son temps et ce choix  lui a valu des oppositions aussi bien religieuses que sociales et politiques. Son assassinat témoigne de ce conflit. Or, ce n’était pas un naïf. Il aurait pu se cacher. S’il a préféré faire face à sa mort, c’est qu’elle signifiait pour lui jusqu’où il faut parfois aller pour se faire solidaire des exclus de toutes catégories (« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis »).

C’est une telle conviction qui permet sans doute d’expliquer pourquoi des militants et des militantes durent pendant des années au service des exclus de notre société et cela malgré les échecs, les désillusions et des conditions de travail dérisoires. Elle n’est sûrement pas étrangère non plus à cette solidarité de tout un quartier de Trois-Rivières qui se dépense sans compter pour retrouver une petite fille qui a été enlevée. Dans les deux cas, il n’y a pas de place pour le dolorisme primaire mais bien plutôt l’intuition qu’il faut parfois porter la souffrance de l’autre pour être fidèle à cette humanité que chacun porte comme une flamme fragile et qui demeure vive quand on la partage avec d’autres. Pascal écrivait : « le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ». La fragilité demeure une blessure. On peut s’y arrêter ou découvrir qu’elle est aussi une brèche qui s’ouvre et qui nous conduit à l’autre et à son mystère. Et ce mystère est comme les icônes qui nous regardent et qui nous prient.

En agissant comme il l’a fait, le crucifié a aussi mis au clair un vieux mécanisme qui cache la violence sociale en sacrifiant un innocent : ce que l’on a coutume d’appeler le mythe du bouc émissaire. Jésus de Nazareth est mort dans un contexte de fête pascale où l’on sacrifiait, au temple, un agneau. Le sang de ce dernier répandu sur l’autel et sur le peuple symbolisait le pardon des péchés et la réactivation de l’alliance entre  Yahvé et son peuple. Ses disciples ont compris qu’il était l’agneau réel mais qu’il démystifiait en même temps tout ce rituel. Désormais, il ne sera plus possible d’utiliser ce mythe du meurtre purificateur et de plaider, après coup, l’ignorance. Solidaire de tous les innocents bafoués, sacrifiés, Jésus affirme que ses bourreaux ne savent pas ce qu’ils font car Dieu est toujours du côté de l’innocent. Mieux vaut désormais  travailler à chercher les causes de la violence et à les réduire. Or, demeurer dans le code du pur et de l’impur, du gagnant et du perdant ne peut que faire des victimes. On le voit trop bien de nos jours où l’on accepte  tacitement les « effets collatéraux »de la violence sans broncher. La lutte contre toutes les formes de domination prend sa source ailleurs. Elle s’inspire du don de la vie qui est sans cesse offert au cœur de chacun. Elle s’enracine  dans  la conviction que  chacun a droit à sa place au soleil et que le dernier mot n’est jamais dit car l’avenir demeure ouvert. Un peu comme les bras du père qui accueille son fils prodigue.

Le symbole chrétien du crucifié constitue ainsi une sorte de signal d’arrêt face à la violence faite aux innocents et le rappel  permanent que, malgré tous les échecs et toutes les blessures subies,  le dialogue et le goût de refaire des alliances, demeurent  des pratiques créatrices qui s’inspirent d’une  façon neuve, et peut-être divine, de vivre les conflits. L’auteur du quatrième évangile  termine d’ailleurs son récit du mime de la dernière cène  par une promesse « Vous serez heureux, si, du moins, vous le  mettez en pratique . » Le spirituel est dérangeant. Il est souvent subversif pour la raison d’État.

Le troisième repère a trait à l’histoire humaine et à l’avenir de la planète. Une sensibilité écologique nous permet d’être attentifs à la complexité des choses et aux liens multiples qui tissent notre réalité. Pour la première fois dans l’histoire, des personnes qui ne se parlaient pas et qui appartiennent à des mondes culturels différents se rencontrent et décident d’unir leurs efforts pour sauver la planète. On parle alors de l’obligation de dépasser le court terme, les intérêts immédiats, pour rendre la planète aux générations futures, comme si ces enfants qui ne sont pas encore au monde nous regardaient aujourd’hui, comme si leur avenir devait orienter nos efforts présents.

L’énergie qui se dégage de cette prise de conscience commune engendre une espérance aux dimensions du monde. Le spirituel se manifeste ici dans ce désir de créer des liens, malgré les intérêts très différents, et dans cette responsabilité éthique de remettre une nature et un habitat à ceux et celles qui viendront. Il est aussi, chez plusieurs, dans l’admiration ressentie devant ce qui ressemble à un vaste orchestre où chacun joue sa partition. Qu’on pense à un orchestre de jazz où chacun, à tour de rôle, reprend le même thème tandis que les autres le soutiennent de leurs instruments. Tout se passe, aujourd’hui, comme si de mêmes thèmes musicaux circulaient et que de nombreux interprètes avaient le goût de les interpréter.

Il y a plusieurs siècles, un François d’assise, écœuré des croisades et des magouilles entre les villes-États italiennes, optait pour les gens qui sont exploités et considéra tous les êtres de la création   comme autant de membres de sa propre famille : « Ma sœur la lune, mon frère le loup » Plus près de nous, un Teilhard de Chardin, paléontologue, voyait dans toute la matière un « milieu divin » qui nous permet de nous dépasser, de découvrir toujours plus ce que nous sommes et d’entrevoir cette « noosphère », cette convergence de tous nos efforts, nos découvertes, nos sympathies, nos amours, qui s’oriente vers le ressuscité.

De telles constructions ne sont pas seulement des débordements poétiques. Elles ont des conséquences pour l’aménagement de notre planète. Dès le quatrième siècle, on parlait déjà de la conviction que les biens de la création sont pour tout le monde et qu’il faut donc viser le bien commun le plus large possible. Aujourd’hui, une telle orientation prend appui sur  la conviction qu’un Souffle divin travaille toutes les consciences et les stimule à trouver les chemins qui rendent la solidarité humaine, sociale et environnementale effective. Mais il n’y a là rien d’écrit à l’avance et c’est à nous de choisir le genre d’avenir que nous voulons. Depuis plusieurs années,  la catégorie  de « signe des temps »  traduit  les efforts pour discerner les tendances fortes qui semblent aller dans le sens de plus d’humanité et de solidarité Elle implique un changement de regard  sur la réalité socio-politique actuelle et un engagement à chercher des solutions qui feront de la place à la nouveauté entrevue.

C’est dans un sens convergeant que nous pouvons nous rappeler les initiatives prises par des milliers de Québécois et de Québécoises qui, depuis plus de dix ans, «  travaillent à renforcer des conditions concrètes qui permettent à des personnes de développer leurs potentiels et qui développent des moyens  pour faire progresser leur collectivité. C’est aussi dans cette direction que plusieurs veulent un État qui joue son rôle de régulateur et de distributeur des richesses. » En d’autres termes, nous sommes nombreux à porter ce modèle de développement social  qui comprend des composantes économiques, culturelles, sociales et politiques et les trois critères dont nous avons rappelé la présence suggère assez combien  une spiritualité de libération  permet d’avoir du souffle et de le retrouver dans toutes ces dimensions de notre société. Voilà pourquoi de nouvelles alliances s’imposent aussi entre les différents groupes sociaux pour que ce modèle de développement puisse gagner du terrain . Or, la chose est d’autant plus urgente en cette période où la globalisation des marchés nous dessine de nouveaux défis et appelle de nouvelles responsabilités.

Or,  parler ici de responsabilité, c’est parler de réponse et donc de la perception plus ou moins claire d’un appel. Mais l’appel de qui? Des humains et des enfants qui ne sont pas encore au monde? Des gens écrasés, oubliés, qui meurent à cause de la pollution ou de l’exploitation débridée des ressources premières? D’une présence créatrice et aimante dont nous découvrons en nous les «  tics » et le goût de créer? La question peut demeurer ouverte car elle ne nous empêche pas de faire attention à la musique qui, parfois, nous rejoint, nous déloge de nos conforts et nous donne le goût de danser notre vie avec le plus de gens possible.

Chose certaine, un nouvel horizon se dessine : on y voit toute la nature fragile dans ses liens multiples. On y voit aussi tous les humains qui en sont responsables et qui sont en train de découvrir les liens nombreux qui  tissent et  retissent nos sociétés. On y entrevoit aussi les liens en nous-même avec la vie, les autres, et une  source qui, parfois, coule silencieusement. L’avenir n’est pas fermé. Il est ouvert. Le spirituel demeure  un veilleur à l’affût de l’aurore.

Guy Paiement