Pâques n’est pas la fête des lapins

Il existe une compréhension de la Pâques chrétienne qui insiste sur la résurrection de Jésus comme étant le fondement de notre propre espérance de ressusciter  un jour. Il y a là rien à redire. Quand il s’agit, toutefois, d’en tirer des conséquences pour notre vie concrète, on utilise souvent  des expressions de la culture agraire pour décrire la victoire de la vie sur la mort. Et de faire référence à l’hiver qui fait place au printemps. Ces comparaisons ne sont pas fausses mais incomplètes. Toutes les religions primitives ont parlé de l’éternel
retour des saisons et donc du passage de la nature morte au renouveau du printemps. Les lapins  et les poussins de Pâques s’inscrivent bien dans cet imaginaire, de même que les œufs, symbole de la vie qui continue. La fête de pâques serait-elle une sacralisation  de ce phénomène printanier? Je ne le crois pas. On peut, certes, s’y référer, mais  l’expérience chrétienne possède une originalité qui l’inscrit dans notre quotidien et dans  les tâches historiques  et concrètes qui sont les nôtres.

La clé de Jean
Une réflexion de l’auteur de la première lettre de Jean (chap.3,14) sera notre guide. « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie puisque nous aimons nos frères. Qui n’aime pas demeure dans la mort. »  Cette affirmation renvoie le lecteur à sa propre expérience et à ses choix concrets de vie. Passer de la mort à la vie, c’est-à-dire ressusciter,  comporte une  vérification possible. Ce passage  libère en nous la force d’aimer l’autre, de travailler en complice de son développement et de son épanouissement. Le signe que nous sommes ressuscités, c’est-à-dire que nous sommes passés de la mort à la vie , c’est que nous avons le goût d’aider nos frères et sœurs à ressusciter. En termes simples : le signe que nous sommes debout, ce que veut dire ressusciter, c’est que nous avons le goût de tendre la main pour que l’autre puisse vivre pleinement et se tenir aussi debout. Si l ‘on voulait des symboles de cette triade, nous pourrions nous rappeler le geste de Jésus dans la maison de Pierre. La belle-mère de Pierre est malade. Elle est alitée. Symbole de mort. Jésus s’approche et la prend pas la main : elle se lève et retrouve ses forces : symbole de résurrection. Une fois debout, elle a le goût de servir ses invités impromptus : symbole de l’amour et du respect des autres. Il y a donc trois moments pour parler de pâques et non pas deux. Le troisième est la main tendue en désir de servir et d’aimer concrètement l’autre. Il a valeur de vérification.

Cette clé nous permet d’ouvrir des dimensions plus collectives. Un texte des Actes (chap.4-5) nous indique le chemin. Luc nous décrit la communauté primitive qui mettait tout en commun si bien que « nul n’était indigent ».Or, Ananias et sa femme Shafira firent semblant de partager comme les autres mais gardèrent une part de l’argent de leur propriété vendue. Pierre les accusa de mentir à l’Esprit-Saint et ils moururent sur la champ. Inutile de souligner que nous n’avons pas ici un reportage journalistique. Il est vraisemblable que certaines communautés ont pu pratiquer une certaine forme de partage des biens et Luc s’en sert pour écrire un récit à saveur théologique. Le récit fait ainsi un clin d’œil à l’injonction du Deutéronome qui rappelait  que tous les biens de ce monde appartiennent à Dieu  et non pas aux humains. Les biens ont donc une destination universelle puisque Dieu veut le bonheur de tous et de toutes. Les richesses sont ainsi faites pour être partagées en tenant compte des plus faibles de la communauté et même des étrangers. (Deut. 15)  En conséquence, « il n’y aura pas de pauvre chez vous. » En d’autres mots, Luc suggère ici que la nouvelle communauté du ressuscité doit vivre cette même prescription prophétique. En toute liberté et en ne se mentant pas à soi-même.

Mais revenons à l’incident d’Ananias et de Shafira. Il éclaire ce qui précède. Si la nouvelle communauté doit vivre le partage et ne pas accepter qu’il y ait des pauvres chez elle, elle demeure cependant fragile. L’incident relaté du mensonge  devient alors un clin d’œil au péché des origines commis par le couple Adam et Ève. Il suppose, en effet, que les époux n’ont pu résister au « Père du mensonge », c’est-à-dire le diable (Jean, 8,44). La faute révélée n’est pas  d’abord l’amour de l’argent  mais la rupture du lien social. Mentir à la communauté, c’est attenter à la vérité des rapports entre les frères et les sœurs dans la foi. C’est cesser de chercher ensemble la vérité, de viser à l’entraide mutuelle, pour se rabatte sur ses intérêts et se couper ainsi des autres. Tôt ou tard, cet autre deviendra un gêneur, il sera de trop. Il faudra s’en débarrasser. Voilà pourquoi Jean pourra affirmer que celui qui n’aime pas son frère est un homicide (1 Jean, 3,15). Et voilà pourquoi le mensonge commis est porteur de mort. Il s’inscrit contre le désir de Dieu qui veut la vie de tous et particulièrement du pauvre dont il entend les gémissements. La mort dont il s’agit est d’abord la mort de sa propre humanité. Et c’est tout son drame.  Le menteur s’emmure en lui-même et cesse ainsi de « faire la vérité », c’est-à-dire de nourrir ses liens avec les autres. Il ne peut donc être uni à la source de toute vie. « Qui n’aime pas demeure dans la mort » (1Jean,3,14)

Il se dégage ainsi de ce récit  une mise en place d’un débat permanent qui aura cours dans la communauté du ressuscité. Celui-ci  ne consiste pas à posséder la vérité et à fustiger ceux qui sont dans l’erreur. Il consiste à « faire la vérité » avec l’autre, c’est-à-dire  à découvrir et à nourrir le lien à l’autre qui nous fait humains.  Le contraire  de « faire la vérité » c’est d’entrer dans la dynamique du mensonge  et celle-ci est mortelle.  Or, cette intuition ne vaut pas seulement pour la communauté chrétienne. Elle annonce, au contraire, une façon de vivre et de penser qui est une bonne nouvelle pour toute l’humanité.  Qu’elle ne soit pas vécue par des gens qui se proclament « chrétiens »  nous crève les yeux. Les événements autour de la guerre en Irak  en étant une illustration assez éloquente. Voilà pourquoi le discernement est incontournable  et fait partie de la foi.

C’est à un tel discernement que Paul a invité les chrétiens de la ville de Corinthe (1 Cor. 11,17 et ss.) Il leur reproche de ne pas enlever la contradiction que la communauté accepte en son sein entre la célébration  de la Cène du Seigneur et les divisions qui ont cours entre pauvres et riches. Ne pas combattre les inégalités entre les pauvres et les plus fortunés de la communauté, c’est ne pas reconnaître le corps du Seigneur et donc se servir de la célébration pour cautionner ces mêmes divisions. C’est retourner dans le mensonge. « Voilà pourquoi, ajoute-t-il, il y a parmi vous tant de malades et d’infirmes et qu’un certain nombre sont morts! » (v.30)

Le mystère comme un chemin ouvert
Nous voici au cœur du mystère. La célébration  du corps du Christ nous renvoie au corps du Christ dont chacun de nous est un membre. Recevoir, dans nos mains, « le corps du Christ », c’est accueillir non seulement la personne du Christ ressuscité mais tous ses membres, en définitive, tous mes frères et toutes mes sœurs. Je ne peux en mettre certains de côté parce qu’ils ne font pas mon affaire. Ou alors je ne reconnais pas le corps du Seigneur. Trois siècles plus tard, Augustin reprendra la même interpellation : « Étends ta charité sur le monde entier, si tu veux aimer le Christ; parce que les membres du Christ sont étendus sur le monde. Si tu n’aimes qu’une partie, tu es séparé, tu n’es pas dans le corps; si tu n’es pas dans le corps, tu n’es pas sous le Tête. À quoi bon croire et blasphémer? Tu l’adores dans la tête; tu le blasphèmes en son corps. Il aime, lui, son corps…C’est en vain que tu m’honores, te crie-t-elle du ciel. C’est en vain que tu m’honores. Comme si quelqu’un voulait te baiser au visage, mais en t ‘écrasant les pieds. N’interromprais-tu pas sa démonstration de respect en criant : « Que fais-tu, homme, tu m’écrases! »

Contre vents et marées, cette intuition de foi a alimenté la réflexion des peuples pendant vingt siècles. Elle  s’est traduite dans l’affirmation  de l’appartenance universelle à une même famille humaine lors de la rédaction de la charte des droits de 1948. Elle  continue encore de faire son chemin aujourd’hui dans les nombreux visages que prend la solidarité internationale. Elle se devine dans la déception actuelle qui gruge beaucoup d’énergies  dans notre milieu. Si nous croyons que le Souffle du Seigneur est à l’œuvre dans notre histoire, si nous espérons que son Souffle se mêle à notre souffle, si fragile soit-il, nous n’aurons aucune réticence  à collaborer à de tels efforts. Mais pour être crédibles, nous aurons toujours la tâche de vivre ce mystère dans nos multiples situations. Le signe qu’il en sera ainsi : nous serons en train de combattre  les inégalités sociales, économiques,  culturelles qui empêchent de nos frères, de nos sœurs, de prendre toute leur place dans la société. Nous tâcherons, au jour le jour, de retisser  des liens qui aident à vivre et de « faire ainsi la vérité ». La résurrection  devient alors une expérience permanente. Elle prend du temps. Comme toute naissance ou renaissance. Si l’amour qui est à la source de toute aventure spirituelle peut être vécu comme un don gratuit, il n’est jamais bon marché.