Conclusion des Journées Sociales du Québec 2005

Je conclus par trois rêves.

Le premier est de voir, dans chacune de nos régions, une rencontre où
nous nous{mosimage} interrogerions un peu, comme nous avons amorcé très
timidement, pour trouver comment nous pouvons rebâtir nos villages et
nos villes, qu'on puisse en somme  donner des suites au niveau
régional à ce que nous avons amorcé ici.  Qu'est-ce que cela
voudrait dire rebâtir la ville aujourd'hui, panser les cœurs meurtris
et annoncer aux captifs qu'une libération est possible  (Isaïe,
61,1-4)?  Nous savons très bien que nous sommes dans la déprime la
plupart du temps et je n'apprends rien aux gens de la région, en disant
combien c'est difficile actuellement de penser un avenir économique
différent, alors que des investisseurs puissants sont prêts à quitter
la région et à en  faire du chantage pour appauvrir les gens :
cela risque de se passer à peu près dans toutes les régions, cela s'est
déjà passé dans d'autres coins et cela va encore se passer.  Bref,
que pouvons-nous faire pour essayer de faire une rencontre où nous
pourrions donner des suites aux « passages » que nous avons entrevus
?  Il faudrait peut-être effectuer cette rencontre avec d'autres
et peut-être effectivement  ne pas inventer le bouton à quatre
trous. Il y a déjà beaucoup de gens qui font cela, mais peut-être que
nous pourrons stimuler une rencontre où ces gens-là nous parleraient de
leur expérience.  Je pense qu'il nous faudra essayer de rebâtir
ensemble  la ville dévastée si, du moins,  nous voulons être
crédible aujourd'hui.
 
Mon deuxième rêve c'est d'imaginer des « magoshan », c'est un mot
amérindien qui signifie « un lieu de rencontre ». Lorsque les
amérindiens, partis, soit à la chasse ou à la vente de leurs
peaux,  revenaient de leurs expéditions, ils s'arrêtaient à un
moment donné dans un endroit : c'était le magoshan, le lieu de
rencontre, le lieu d'échanges.  C'est ce qui nous manque de plus,
des lieux d'échanges où nous serions capables d'apprendre à discerner
ensemble qu'est-ce qui est important et de refaire peut-être un peu
régulièrement ce que nous avons fait hier et aujourd'hui, à savoir :
quels sont les signes qui nous permettent de discerner qu'il y a
quelque chose de neuf qui s'est passé en nous ?  Quel est le
souffle qui nous habite ? Que faisons-nous pour aller chercher du
souffle lorsque nous sommes essoufflés ?  Où prenons-nous le
souffle lorsque nous n'en avons plus ?  Si nous n'avons pas de
lieux concrets où nous sommes capables de temps en temps d'avoir un
début de réponse à ces questions, nous allons continuer d'être tout
seul et de nous étioler les uns après les autres ; ou encore nous
allons simplement faire d'autres rencontres pour dire comment nos
actions ont fonctionné, mais en{mosimage} laissant de côté l'acteur, celui qui
fait l'action.  L'acteur est celui qui a du souffle pour continuer
ou qui n'en a plus ou qu'il a de la difficulté à en trouver. 
Imaginez des lieux où de temps en temps nous serions capables de
discerner ensemble quel est le souffle qui nous habite !  Je pense
que cette attention au souffle va devenir une nécessité aussi vitale
que d'avoir quelque chose dans le réfrigérateur.  Si nous n'avons
pas de ces lieux-là, n'y pensez pas, nous ne serons pas capables
d'aller bien loin dans les temps à venir.    Jacques
Racine nous le rappelait tantôt, cela va être « toffe » dans les années
à venir, que de porter la réalité des transformations en cours. 
Mais je pense que c'est possible.  L'avantage que nous avons c'est
que nous pouvons aujourd'hui choisir nos ancêtres.  Nous ne sommes
pas obligés de prendre n'importe quel ancêtre, nous pouvons prendre
ceux qui vraiment collent à l'expérience qui nous habite.  Il y a
déjà  beaucoup d'ancêtres, plus ou moins récents, qui nous
poussent en avant.  Il y en a beaucoup d'autres, dans l'Ancien
Testament, que nous sommes capables d'adopter.  Imaginez une
équipe qui, à un moment donné, cherche  les ancêtres qu'elle
aimerait faire siens !  Est-ce qu'ils sont encore vivants
aujourd'hui ? Sont-ils encore crédibles ?  Nous disent-ils encore
quelque chose aujourd'hui ?  J'imagine qu'on mettrait Isaïe parmi
les grands-pères qui ont de l'allure.  Ensuite il y en a peut-être
d'autres que nous pourrions trouver de proche en proche.   À
ce moment-là nous serions en train de nous inscrire dans une certaine
lignée et c'est avec tous ces gens-là, ces grands vivants, que nous
pourrons essayer de trouer l'avenir. Ma  biographie, toute seule,
n'a pas tellement d'intérêt. Elle est fragile et son sens, sa
direction, ne pèse pas lourd. Mais si je l'inscris dans une coulée,
dans une histoire, dans un courant qui génère de l'espérance, elle
trouve un sens et une saveur précieuse. Il en est ainsi du courant
judéo-chrétien. S'il contient encore du souffle et de la vie, je vais
être à même de le découvrir avec des témoins d'hier et
d'aujourd'hui.  Cette remise dans le courant du frêle canot que je
suis est d'autant plus urgent que beaucoup de jeunes et de moins jeunes
n'ont pas de lieux où ils sont vraiment capables de confronter leurs
actions et de discerner le souffle qu'ils ont et qui leur permet de
continuer. L'espérance est comme le portage : c'est à plusieurs qu'il
permet d'affronter les obstacles et de retrouver le sens de l'eau.
 
Mon troisième rêve, c'est d'entrevoir des sourciers, des chercheurs de
trésors, des renifleurs de sources, des jeunes et des moins jeunes qui
se surprennent  à discerner les signes ou le signe du souffle un
peu partout dans leur milieu  et même dans notre Église. 
Vous savez, peut-être  qu'au début de l'Église, il y avait Pierre
qui était  un brave homme,un peu soupe au lait, mais qui était un
peu faible lorsqu'il avait de l'opposition.  Dans la
communauté  de Jérusalem, qui était très conservatrice, il filait
doux.  Lorsque Paul est arrivé, nous avons cela dans les Actes, il
a été obligé de tenir tête à Pierre.  Pourquoi ?  À cause de
l'expérience qu'il avait vécue et qui l'avait transfiguré. Il était
allé dans certaines villes où il y avait une majorité de non juifs et
il avait vu le souffle du Vivant agir en eux et en elles.  Alors,
quand il s'est trouvé devant les  gens de Jérusalem  et qu'il
leur a raconté tout ce qu'il avait vu et entendu, les vieux croyants
n'ont pas voulu l'accepter. Pensez donc : le Souffle du Christ
ressuscité avait agi sans leur demander leur permission ! Cela a créé
tout un éclat, vous le savez très bien et l'histoire y a vu a été le
premier Concile. Après une bonne bagarre, ils ont dû trouver un
compromis.   Paul dira : «J'ai tenu tête à Pierre en lui
disant que ce n'était pas « inspiré », que le raidissement n'allait pas
dans le sens du souffle de l'Évangile !».  Il me semble
qu'aujourd'hui nous avons besoin de nouveaux  Paul –  et des
Paulines- qui serait capable de temps en temps, sereinement, comme nous
sommes capables de faire, de tenir tête de temps en temps à Pierre pour
lui dire, par exemple, : «Cela ne marche pas de mettre la moitié des
gens mariés en dehors de l'Église, parce qu'ils sont dans des
situations que vous jugez irrégulières et que cela n'a pas de sens
d'inviter quelqu'un chez-vous à dîner, en lui disant : tu viens dîner,
mais il ne faut pas que tu manges  Jésus de Nazareth a mangé avec
les pécheurs et les exclus de son temps. Ne pouvons-nous pas en tenir
compte ?»
 
Il y a aussi les gens qui en ont plein le dos d'être manipulés par
toute la pubilicité  et qui cherchent malgré tout à retrouver un
courant de fond, une Présence qui leur permettrait de retrouver le goût
de redevenir citoyen et citoyenne et non seulement des consommateurs et
des esclaves programmés par ordinateurs. Alors ils trouvent beaucoup de
sens à se réunir, de temps en temps, avec d'autres chrétiens et
chrétiennes et  de voir comment le pardon de Dieu est capable de
faire des miracles avec nous autres, sans qu'il soit pertinent de
s'enfermer ensuite dans un petit garde-robe. Chacun et chacune pourrait
continuer. Pouvons-nous, de temps en temps, tenir tête à Pierre ? 
Pas par bravade, mais parce que nous voyons qu'il y a du souffle
quelque part qui est en train d'être étouffé.  C'est par rapport
au souffle, que nous n'avons pas jamais le droit d'étouffer, qu'il nous
faut être capable d'agir.   Ce n'est pas pour défendre notre
point de vue, c'est pour défendre l'action du souffle qui est là
présent dans le peuple de Dieu, un peu partout, dans des endroits
souvent les moins catholiques.
 
 À cet égard,  nous en parlions timidement tantôt, peut-être
devrions-nous imaginer un observatoire, comme il en existe pour le
Tiers-Monde, la mondialisation et pour l'eau, peut-être qu'il nous
faudrait un observatoire pour suivre la question de la justice sociale
dans notre Église ? Qui pourrait de temps en temps produire un rapport
en disant qu'il y a des choses qui ne marchent plus, en particulier
avec les femmes qui sont obligées de collaborer dans les nouvelles
situations pastorales et lorsque cela ne fait pas l'affaire des anciens
chefs, on les laisse de côté.  Il y a ainsi beaucoup de situations
qui sont complètement inacceptables.  Pourrait-il y avoir un
observatoire qui pourrait dénoncer, au moins annoncer, qu'il y a des
choses qui ne marchent plus, parce que nous sommes en train de fermer
les fenêtres  au souffle. Mais le souffle, nous le savons depuis
longtemps, nous ne l'empêcherons pas de souffler.

 
Guy Paiement
Président des Journées sociales