La pauvreté en débat

par Guy Paiement, Président des Journées sociales du Québec

« J’appelle poisson ce que mon filet peut attraper ». Cette boutade de Sir Eddington nous rappelle assez bien la relativité de nos définitions. Elle oublie cependant d’ajouter que les filets peuvent changer selon les pêcheurs et leurs intérêts divergents. La chose est flagrante pour ce qui a trait à la pauvreté.

Que cela donne lieu à des débats sociaux est donc normal. Encore faut-il  se rappeler que l’enjeu en cause demeure la vie concrète de milliers de citoyens et de citoyennes qui ont de la difficulté à vivre. J’aimerais proposer que le modèle que nous avons accepté depuis de nombreuses années pour situer la pauvreté était traversé par des compromis et que ces derniers reviennent maintenant à la surface, nous invitant à reprendre le débat incontournable que nous pensions terminé.

De la tradition à la modernité

Nous sommes entrés assez tardivement dans la modernité. Les nouvelles structures que nous avons mises en place comme société ont ainsi rapidement fait consensus, d’autant plus que les changements étaient portés par une passion passablement partagée de construire un pays. Nous avons alors pu faire porter l’essentiel de nos efforts pour combattre la pauvreté sur la volonté d’aider le plus de personnes possible à accéder à la modernité. Deux motivations ont alors permis le travail commun : d’une part, l’aide apportée pouvait aider les personnes exclues à participer à la vie économique et, d’autre part, cette solidarité pouvait être comprise comme une traduction de l’importance accordée aux droits des personnes exclues à s’intégrer dans la société. Cette double motivation a permis d’insister sur le fonctionnement des institutions qui se mettaient en place pour réaliser les objectifs voulus. Certes, les causes des « non-fonctionnements » étaient multiples, mais nous pouvions compter sur une foule de nouvelles ressources publiques pour s’en occuper. Avec les années, cette insistance mise sur le fonctionnement a favorisé un fractionnement des interventions et la crise des finances publiques a obligé tout le monde à questionner le « modèle québécois ».

De la société moderne au consommateur inquiet

Le questionnement en cours  a rapidement pris acte du fait que nous étions devenus une société « moderne ». Nous étions désormais confrontés à une modernité élargie aux frontières du monde et l’acceptation de la société de consommation avait fait de nous des consommateurs plus ou moins inquiets de l’avenir. En clair, nous savons de moins en moins où nous allons, -car le projet de pays est remis à plus tard, – mais nous avons une expertise pour nous adapter et pour chercher comment fonctionner dans le nouvel environnement international. Cette insistance portée au fonctionnement a très rapidement contribué à la mise en place de la nouvelle organisation du travail. Jusqu’ici, le chômage signifiait l’absence d’emploi et une assurance permettait de tenir le coup pendant un certain temps. Désormais, le chômage deviendra intégré dans l’organisation du travail sous la forme du sous-emploi qui prendra toutes les formes du travail atypique. L’entreprise est devenue le modèle de l’intégration sociale. Le travailleur doit alors avoir l’esprit d’entreprise et donc s’adapter, se recycler, entrer en compétition, lutter ou être mis dans la marge. Il n’y a donc plus de chômeur mais un travailleur  qui est « inadapté ». Il n’y a désormais plus de domination ou d’exploitation mais des « opportunités » qu’il faut savoir saisir au bon moment. À la limite, le chômeur est en passe de devenir un « délinquant économique » et son salut consistera à s’intégrer dans le marché du travail, peu importent les conditions que  celui-ci pourra lui imposer. Heureusement, les efforts de la société ne manquent pas pour nous adapter et fonctionner dans cette société en émergence :garderies ouvertes, repas rapides ou tout préparés, contrats et petits boulots pour l’entretien ménager ou le ménage, etc. Les « mal-fonctionnants » ne sont pas laissés pour compte. Une armée de spécialistes les prennent en charge et transforment leurs malaises de vivre et de travailler en problèmes personnels. La conciliation difficile entre le temps de travail et le temps domestique ne fait cependant pas encore partie de cette organisation du travail. Les travailleurs et les travailleuses sont devenus, pour les entreprises, une nuée de célibataires et les négociations entre les sexes ont souvent plus d’importance que les négociations collectives. Mais comment se plaindre ? Le médecin et le psy sont là pour gérer les débordements. Les séances de motivation, les pilules ou le congé de maladie pour « burnout » remplacent un peu partout les grèves ou les manifestations. Somme toute, notre société est devenue un immense carrousel, où le nombre de places est limité, et qui tourne sans arrêt, donnant mal au cœur à de plus en plus de gens. Il faut donc du changement. Mais lequel ?

Ce besoin d’autre chose  s’est manifesté, ces dernières années, dans trois tribunes principales. La première a été la Marche des femmes qui réclamait une lutte contre la violence et la pauvreté faites aux femmes. La liste des revendications comprenait des éléments de structure comme l’équité salariale. Le collectif pour une loi contre la pauvreté a aussi dépassé les problèmes de fonctionnement pour réclamer une loi globale qui touchait, entre autres, à la fiscalité. Enfin, les vastes manifestations contre la guerre en Irak ont montré une ouverture à une autre mondialisation que celle dont on nous rabat les oreilles. Toutes trois ont constitué une opposition de la rue à ce qui se passait à l’Assemblée nationale, comme si une certaine société civile voyait plus loin que le gouvernement et lui indiquait des avenues pour gérer le changement.

Charest ou le compromis aplati

L’apport du gouvernement  Charest à notre histoire politique sera peut-être d’avoir levé les ambiguités entretenues depuis une trentaine d’années. Désormais, il est clair que la lutte à la pauvreté ne s’appuira pas sur les droits des citoyens mais sur le fonctionnement à l’intérieur de l’économie dominante. Le gouvernement soutient que c’est par le travail que l’on peut sortir de la pauvreté. Mais le travail est ici réduit au travailleur et non à l’organisation du marché du travail. On postule ainsi que ce dernier est bon et qu’il n’a pas à être remis en question. Le travailleur potentiel a donc la responsabilité d’y entrer et d’y participer. Ses efforts seront récompensés car il sortira de la pauvreté et entrera dans le monde rêvé de la richesse. Au slogan des années soixante qui jumelait la richesse à l’effort pour s’instruire (« Qui s’instruit, s’enrichit ! ») a succédé un autre qui prétend que l’enrichissement viendra par le travail. Admirons, au passage, la naïveté de ce postulat qui fait fi de la configuration concrète du monde du travail, sa précarité de plus en plus institutionnalisée, son absence d’équité pour les salaires qui touchent les femmes, son arbitraire dans la rémunération et ses conséquences sociales sur l’organisation de la famille et de la vie sociale.

Certes, un bon nombre ne peut pas encore profiter de cet enrichissement parce qu’ils sont sans travail et qu’ils « bénéficient » de l’aide de l’État. Il faudra donc les convaincre de rejoindre le plus rapidement possible le marché du travail, faute de quoi, on devra leur couper l’aide accordée. À cette éthique du travail promue en vérité première s’ajoute ici une morale de la responsabilité individuelle obligatoire. Le mal à combattre n’est pas le manque de vigueur de l’économie, la fluctuation du taux de change du dollar, l’importance débridée accordée à l’économie virtuelle, les emplois  sous-payés, l’absence de protection pour les travailleurs atypiques. Il réside essentiellement dans la tendance individuelle et généralisée à dépendre de l’État. D’où la nécessité de combattre ce mal et de valoriser celui ou celle qui travaille, peu importe le travail accompli ou le revenu qu’on peut en tirer. Le slogan avancé pour traduire cette lutte farouche contre la racine de tout le mal est ici éclairante : « Aide-toi et l’État t’aidera ! » Le contrat qui est ainsi imposé entre les deux parties par l’État constitue un marché de dupes car ce dernier ne s’impose pas de mettre en place les conditions suffisantes pour assurer le développement du monde de l’emploi et un revenu capable de faire vivre son monde. L’État ne peut d’ailleurs pas le faire car il ne veut pas toucher au marché qui est en place. Il lui reste donc à manipuler l’individu pour le convaincre d’entrer dans le marché du travail, tel qu’il est, à s’y adapter en somme, et, promet-il, à y trouver ainsi la sortie de la pauvreté. Contrat piégé s’il en est un, car rien n’oblige les entreprises à tenir compte des conditions concrètes vécues par les personnes ni des conséquences sociales d’un travail en miettes sur la santé des individus et le développement à moyen terme des entreprises. Des deux éléments qui faisaient parie du compromis social, à savoir, l’aide à l’économie et le droit à un revenu suffisant pour assurer ses besoins de base, le second  vient de disparaître. Il ne reste que le bien de l’entreprise.

Mais le social est têtu

Il faut beaucoup de naïveté politique pour croire que le débat social est ainsi terminé. Si un constat s’impose de plus en plus dans tous les secteurs de la société, c’est sans aucun doute la perception de la complexité des choses et l’augmentation des risques pour l’ensemble des sociétés. Les gains, encore fragiles, que nous avons enregistrés, comme société, pour ce qui a trait à l’environnement devraient pourtant stimuler notre intelligence politique. Depuis plusieurs années, en effet, la sensibilité écologique de nombreux groupes de citoyens et de citoyennes a transformé la façon de penser et d’agir de la population. Les liens multiples qui existent entre les déchets, la rivière polluée, l’eau imbuvable, ou encore l’abattage des arbres, l’érosion des sols, le danger des rayons solaires, les cancers de la peau, la pêche trop abondante, les espèces menacées, le chômage des pêcheurs, l’appauvrissement d’une région, l’exode qui en résulte.. Bref, nous commençons, comme société, à découvrir les liens multiples qui se tissent  dans notre environnement et la nécessité que nous avons d’en tenir compte. Une sensibilité à la complexité écologique s’arrime alors à la nécessité de se donner des limites et de chercher à gérer l’ensemble pour le léguer en héritage aux générations montantes. Nous nous sommes même donné un BAPE pour examiner les projets des entreprises et limiter les risques pour l’ensemble des populations impliquées.

Il est pour le moins étonnant que nous soyons ici plus  sensibles à l’avenir des bélugas qu’à celui des enfants, des hommes et des femmes des différentes régions. Car la réalité sociale n’est pas moins complexe que celle de notre environnement. Les liens qui existent entre les personnes ne sont pas seulement économiques. Les régions ne sont pas seulement des terrains de chasse, la richesse n’est pas seulement dans les banques et le travail n’épuise pas tout le sens de la vie en société. Un bon nombre de citoyens et de citoyennes, jeunes et moins jeunes, en sont convaincus. Qu’il suffise de mentionner certains chefs d’entreprises qui parient sur la « capital social » de leur milieu, c’est-à-dire sur la force des réseaux et des échanges qu’ils permettent et de la confiance qu’ils tissent pour le développement local, régional et outre-frontières. Qu’on se rappelle la législation toute récente sur le tabac, qui a relayé les efforts de persuasion individuelle en favorisant un environnement différent. Et les recherches sur l’obésité et l’alimentation qui pointent du doigt l’environnement à changer pour obtenir des changements durables. Ou encore les expériences récentes concernant le « temps de ville », cet effort des décideurs de toute une ville ou d’une région pour harmoniser les divers temps sociaux et rendre ainsi la ville plus habitable pour tout le monde. Chacun pourrait allonger la liste. En somme, beaucoup redécouvrent les liens à tisser, souvent à recréer, à protéger et ces efforts ont ceci de précieux qu’ils sécrètent du sens pour les citoyens et balisent des responsabilités pour les décideurs politiques. Mais ces tentatives sont fragiles.  Que vont devenir les efforts des différents lieux de concertation locale et régionale si les droits de tous ne sont pas respectés et si deux classes de citoyens se mettent en place ? Qui va profiter de l’exportation des produits si les milieux deviennent pollués et improductifs pour des générations ? Que vont devenir les coûts de santé si la détresse psychologique, engendrée par le manque de maîtrise sur sa vie et son travail, devient endémique ?

Le gouvernement Charest est en train de casser le compromis social qui existait entre le bien de l’économie et les droits des citoyens. Le débat social qui vient de repartir de plus belle ne concernera pas seulement des idées. Il s’enracine dans la complexité de la réalité sociale et c’est elle qui engendre les innombrables risques que nous avons à gérer collectivement. Refiler les risques aux éléments les plus fragiles de notre société n’est pas une solution d’avenir. Pour ce qui a trait à nos filets sociaux, il se dessine de plus en plus l’urgence de penser  et de mettre en place une nouvelle génération de mesures sociales. Au lieu de s’esquinter à complexifier des mesures discriminantes et dangereuses socialement, il faut oser aller ailleurs. Déjà, plusieurs cherchent à défendre les garderies et les liens avec les parents qu’ils impliquent. Certains refusent les montants qui maintiennent les gens dans la pauvreté et parlent de revenu de citoyenneté, d’autres de réforme de la fiscalité pour les familles, d’autres cherchent des moyens de défendre les travailleurs et les travailleuses isolés dans de multiples petites entreprises, d’autres encore réclament une sorte de BAPE social pour examiner toutes les lois et règlements qui concernent la qualité durable de la vie sociale. Du changement ? Oui. Mais pas au mépris de la complexité sociale et humaine.  La pauvreté demeure un processus qui se construit socialement et s’entretient politiquement. Il nous faut mettre en place un autre processus. La vigueur de notre démocratie en dépend et le vivre ensemble encore plus.