Passages et passeurs

Du 13 au 15 mai 2005,
l'Université du Québec à Chicoutimi accueillait 225 personnes aux
Journées sociales du Québec. Sous le thème « Passages et Passeurs »,
elles étaient venues partager leurs histoires d'engagement social et
collectif.

Reflets a rencontré M. Guy Paiement pour en savoir davantage sur cet événement. Nous le remercions d'avoir partagé son expérience avec nous.
 
Reflets : En plus d'être membre du Comité organisateur des Journées sociales, quels sont vos autres lieux d'engagement?
 
Je suis membre d'une coopérative d'habitation. J'ai travaillé durant 25 ans au Centre Saint-Pierre comme formateur et agent de recherche sur les questions de justice et de pauvreté. Je suis jésuite et rédacteur à la revue Relations. Je viens de compléter avec la Table de concertation sur la faim une politique globale de sécurité alimentaire qui va de la production jusqu'à l'aide alimentaire d'urgence.
 
Reflets : D'où vous est venu l'intérêt pour les Journées sociales?
 
À l'occasion du centenaire de l'encyclique Rerum novarum, en 1991, nous avions organisé un colloque ayant pour thème « La question sociale hier et aujourd'hui ». Cinq cents personnes y ont participé et souhaitaient des suites.
 
Nous savions qu'entre 1940 et 1960, se tenaient les Semaines sociales du Canada qui se sont avérées des pépinières d'idées pour les partis politiques. En nous inspirant de cette expérience, nous avons choisi de tenir un colloque à tous les deux ans sur une question majeure de notre société, et de rebaptiser l'expérience : Les Journées sociales du Québec.
 
Plutôt que de nous adresser à l'élite, nous cherchions à rejoindre un public très large impliqué dans les groupes communautaires, dans les syndicats, dans les institutions d'Église. Et au lieu de partir d'exposés savants, nous tenions à nous baser sur les pratiques des personnes.
 
Nous ne sommes pas un mouvement mais un réseau autonome qui se donne comme objectif de réfléchir sur les enjeux sociaux, économiques et politiques du Québec dans uns perspective croyante et évangélique. Cela correspondait à un besoin d'un lieu où les personnes militantes pouvaient échanger sur les liens entre leur foi et les événements.
 
Reflets : Pouvez-vous nous faire un bref rappel historique des thèmes des Journées sociales passées?
 
La première rencontre, en 1993, portait sur la crise du travail et de l'emploi. Nous étions parmi les premiers à l'époque à poser la question : « Sans emploi, peut-on vivre? » Cette réflexion avait été amorcée par une enquête-terrain sur l'ensemble du Québec.
 
À Sherbrooke, en 1995, le questionnement portait sur les institutions financières. Sous le thème « Sans argent peut-on vivre? », nous avons tenté de démystifier le travail des banques, de la Banque Mondiale, du Fonds monétaire international, en essayant de comprendre ce que nous pouvions faire à notre niveau. D'où l'idée de reprendre en mains nos coopératives d'épargne, les caisses populaires.
 
En 1997, à Rimouski, nous nous posions la question de savoir ce que cela signifie d'aller à contre-courant du néo-libéralisme dans nos pratiques. Nous avons alors ouvert le livre de l'histoire pour choisir nos ancêtres : Amos, Jean Chrysostome, François et Claire d'Assise, soeur Turgeon qui a fondé des écoles dans toute la Gaspésie. Nous avons fait parler des témoins qui s'inscrivaient à contre-courant de leur époque, pour terminer en nommant des témoins d'aujourd'hui.
 
« À nous le politique! ». C'était là le thème des Journées sociales de 1999, à Hull, où nous cherchions à donner des mains à l'espérance. On ne s'improvise pas dans le politique. Des étapes doivent être franchies pour y parvenir.
 
La première est de prendre conscience avec les gens des injustices dans un secteur déterminé. La seconde vise à se mettre en liaison avec d'autres groupes pour y asseoir des pratiques alternatives. La troisième cherche à poser des actions collectives et non pas seulement offrir des services communautaires. Et la dernière a pour but d'apprendre la négociation qui est proprement de l'ordre du politique.
 
Tous ces processus ne relèvent pas du court terme. Nous avons à relever le défi de faire la différence entre l'art du compromis et la compromission.
 
En 2001, à Québec, les Journées sociales portaient sur la citoyenneté. Dans les siècles passés, la Place du Marché se situait près de l'Hôtel de ville et de la Cathédrale. L'économique, le politique et le symbolique s'intégraient et définissaient la citoyenneté. Mais aujourd'hui, l'économique cherche à prendre toute la place et à écarter l'hôtel de ville et la cathédrale.
 
Considérés dans notre société comme des consommateurs ou clients, comment les gens peuvent-ils passer au statut de citoyens? Cela appelle une conversion avec des résonnances sociales.
 
« Vivre-ensemble, un art à réinventer ». Voila le défi posé à Montréal, en 2003. Chacun cherchant à défendre ses droits individuels sans se préoccuper de ceux des autres, nous avions pris acte chez les gens du sentiment de perdre la capacité même de vivre en société. Comment recréer du lien social, de sorte qu'on ne soit pas seulement citoyen mais concitoyen? Vivre ensemble, cela suppose des réalités économiques à analyser, des outils politiques, des perspectives symboliques qui nous permettent de dépasser notre tribu.
 

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Autant dans l'Église que dans les groupes communautaires, dans les syndicats, dans le couple, dans la famille, nous constations la fragilité des relations. Les personnes quittent pour un oui ou pour un non. Or la tâche de créer des liens sociaux exigent du temps.
 
Enfin, à Chicoutimi, en mai dernier, les gens ont réfléchi sur les passages individuels et collectifs vécus. La façon même de s'engager socialement a changé. Lorsque les paroisses ont perdu leur force d'intégration sociale, plusieurs personnes se sont engagées dans les groupes communautaires, les groupes populaires ou les groupes politiques.
 
Nous nous sommes rappelés que Paul avait tenu tête à Pierre et que cela avait eu des conséquences sur l'organisation des communautés chrétiennes. Nous avons peut-être, dans les années à venir, à donner une autre parole à l'Église du Québec que la parole craintive de restauration du langage et de l'imaginaire ancien qui tente de se maintenir au pouvoir dans l'Église. Les gens sont rendus ailleurs.
 
Reflets : Entre les Journées sociales qui se tiennent tous les deux ans, l'équipe nationale anime-t-elle un suivi de ces colloques?
 
Il revient aux équipes locales, à leur initiative, de donner des suites à ces Journées. Les Actes du colloque sont publiés à chaque année, et les gens sont libres de concrétiser ce qui a été discuté dans leur région.
 
Reflets : Pourquoi les chrétiens et chrétiennes devraient-ils se sentir concernés par les Journées sociales?
 
Les chrétiens et chrétiennes ont trouvé l'Évangile sur leur chemin. Mais le concept d'évangélisation lui-même a connu un passage. Auparavant, nous en parlions comme d'un discours, comme d'un enseignement. Maintenant, nous en parlons davantage comme d'un processus de mise en place du Royaume.
 
Nous ne pouvons prétendre mettre le Christ au coeur de nos vies sans questionner le modèle économique du gagnant et du perdant intériorisé par à peu près tout le monde. L'Évangile de Jésus-Christ ne parle pas de lui, mais du Royaume. Nous travaillons dans un processus de « royautage » où la dignité des personnes et la défense des droits ont quelque chose à voir avec l'évangélisation.
 
Dans ce processus de « royautage », il nous faut apprivoiser une théologie de la disparition. Au Québec, des chrétiens et chrétiennes, membres ou non de communautés religieuses, se sont impliqués en éducation, en santé et sur des questions sociales. Le jour où la population a pris conscience que cela relève de la responsabilité sociale que l'État doit assumer, plusieurs d'entre eux ont souffert de cette « désappropriation ».
 
Or, dans son ensemble, cette prise en charge par la société constitue une victoire pour elle-même car elle introduit dans ses responsabilités une réalité qu'elle ne voulait pas reconnaître. Dans ce sens, la disparition de l'Église comme puissance organisatrice peut être positive et même indispensable.
 
L'Église est là pour être au service du Royaume. Quand celui-ci devient plus intéressant parce que la justice est mieux administrée, l'Église se doit d'aller ailleurs là où la justice et la fraternité peinent à surgir.
 
Reflets : On peut s'impliquer socialement sans être chrétien. Comment la dimension chrétienne peut-elle soutenir l'engagement social? Quel sens peut avoir le « C » des mouvements d'action catholique comme la JEC, la JOC et le MTC?
 
Le christianisme comporte une critique permanente et dangereuse de tout ce qui écrase, exclut ou isole la personne humaine. Le signe que nous sommes remis debout et ressuscités, c'est que nous avons le goût d'aider d'autres personnes à se relever.
 
Le « C » rappelle qu'il y a un courant dans l'histoire humaine qui cherche à être témoin du don, de la gratuité, de la remise de peine. Le « C » marque les gens qui optent de faire confiance à l'autre plutôt que de l'exploiter, qui choisissent de développer la solidarité plutôt que le chacun pour soi.
 
C'est le défi de la durée qui pose la question du « C ». Où aller chercher du souffle lorsque les institutions et les meilleurs militants s'essoufflent? C'est là que le « C » représente un courant auquel se greffer pour durer. Le « C » nous invite constamment à porter la question (et non la réponse!) de la responsabilité collective.
 
La recherche de sens qui monopolise aujourd'hui beaucoup de réflexion permet de voir la différence entre ma biographie et mon histoire. Ma biographie est très individuelle. Ce qui donne du sens et une direction à ma biographie, c'est que je suis capable de l'insérer dans une histoire collective. Pour nous, chrétiens, cette longue histoire de l'humanité a une saveur particulière avec la découverte du courant biblique qui se prolonge dans le courant chrétien, et qui s'enrichira au contact des autres traditions religieuses.
 
Ce courant donne du sens et rappelle que l'être humain n'est pas qu'un être productif ou un « winner ». Le « C » garde ouverte la définition de l'humain en tant que porteur de divin. C'est pourquoi nous n'aurons jamais fini d'en découvrir toutes les dimensions.
 
Ce sont les témoignages de non-croyants qui nous questionnent sur ce qui nous donne du souffle et qui font alors remarquer qu'en général, les chrétiens et chrétiennes durent plus longtemps dans l'engagement communautaire. C'est alors que se pose à nous le défi de dire à nos contemporains le sens du « C » dans un langage simple qui ne cherche pas à récupérer.
 
L'exigence chrétienne est une exigence qu'on s'impose à soi-même et non pas aux autres. Il nous faut lever cette ambiguïté si nous voulons pouvoir en parler sans choquer.
 
Reflets : En quoi les religieux de Sainte-Croix peuvent-ils se sentir concernés par les Journées sociales?
 
Ils ont toute une tradition d'insertion sociale, surtout en éducation. Ils ont su passer leurs institutions à l'État, non sans heurts peut-être, pour passer à autre chose. Ils ont continué à participer au processus de « royautage » en subventionnant des groupes communautaires et des groupes de jeunes. Cela est tout à fait dans la dynamique chrétienne.
 
La redécouverte du pèlerin comme une personne en quête de sens ouvre plusieurs possibilités dans un lieu comme l'Oratoire. Les religieux de Sainte-Croix pourraient témoigner de ce qui se fait pour que les pèlerins découvrent que la dimension sociale ne constitue pas un décor où tout se joue mais qu'elle fait partie de notre réalité. Plus. Elle fait partie intégrante de l'Évangile.
 
 
Entrevue :           Pierre Prud'homme
                        Juin 2005