Thème et pédagogie

Dans leurs réflexions en vue de choisir le
thème des Journées Sociales 2005 qui se tiendront à l’Université du Québec à Chicoutimi, les 13-14-15 mai 2005, les membres du comité organisateur, après avoir échangé sur l’avenir des Journées Sociales, se sont interrogés sur la place et la responsabilité particulière des chrétiens et des chrétiennes dans le contexte socio-politique actuel au Québec. Plusieurs questions ont alors surgi. N’y aurait-il pas un affaissement de la militance chez les personnes qui se reconnaissent appartenir à la communauté des croyants et des croyantes? Ne
seraient-elles pas devenues aphasiques alors que tant de gens sont en recherche de sens? Le vieillissement de la population n’expliquerait-il pas en partie la diminution des effectifs? Il y a par ailleurs chez beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes un rejet de la tradition chrétienne qui a pourtant eu une influence considérable sur notre culture et notre vivre-ensemble. De là, plus que jamais, l’importance de travailler à la formation de personnes et de groupes capables de rendre compte de leur foi dans une société en profonde transformation et traversée par un grand nombre de courants idéologiques. L’Évangile de Jésus-Christ peut-il être encore Bonne Nouvelle? Qu’est-ce que l’Esprit dit à l’Église du Québec aujourd’hui? Quelqu’un n’a-t-il pas écrit récemment : «Se dire catholique prend un certain courage pour un québécois au début du 21e siècle» (Raymond Lemieux).

Dans les milieux ecclésiaux d’ici, il est beaucoup question d’évangélisation dans une perspective d’éducation de la foi des croyants et des croyantes à partir de la personne du Christ. La catéchèse et l’initiation chrétienne sont les moyens privilégiés pour ce type d’évangélisation. N’est-il pas possible de proposer un autre type d’évangélisation qui part plutôt des pratiques sociales et du message des Évangiles qui invite à travailler au Règne de Dieu ou à la Bonne Nouvelle d’un Royaume de justice et de paix à construire. Dans une relecture de la vie religieuse au Québec et de l’histoire du Québec, nous laissons le choix de proposer une spiritualité qui s’inscrit dans les sensibilités nouvelles, ouvertes aux questions environnementales et écologiques, à la paix dans le monde et à ses exigences, à une autre mondialisation, à un développement qui tient ensemble l’épanouissement des personnes et l’aménagement du milieu, etc. Il y a là un passage à faire.
Deux conceptions de l’évangélisation sont ici en présence, l’une qui privilégie davantage la connaissance de Jésus-Christ et l’autre qui invite à un discernement de l’Esprit du Christ qui appelle à ouvrir des chemins de libération et à bâtir un Royaume de justice et de paix. Les Journées Sociales du Québec ne rendraient-elles pas alors service à l’Église et à la société québécoise en approfondissant cette conception qui relève au fond d’un concept d’Église au cœur du monde et à son service, un service d’humanisation et d’engagement social?
À l’instar du mouvement D’abord solidaire qui pose la question : «Y a-t-il quelque chose qui manque actuellement au Québec?», on peut se demander : «Y a-t-il quelque chose de différent que les Journées Sociales peuvent apporter au Québec dans la perspective de la foi chrétienne?».
Un article du professeur Gérard Bouchard de l’UQAC, paru dans La Presse du 13 septembre 2003, sous le titre «Quel avenir», nous interpellait directement en posant la question : «l’Église québécoise, après une longue éclipse, est-elle prête pour une rentrée sociale? En d’autres mots, est-elle apte à exercer dans une société pluraliste et démocratique une importante fonction de conseil, de critique, d’arbitrage et de mobilisation?». Ce dernier qui se définit lui-même comme ancien croyant croit que le religieux peut apporter une contribution irremplaçable à la vie culturelle, à la fixation des valeurs, à la refondation des solidarités et à la mobilisation collective en vue de changements sociaux.

Thème général des Journées Sociales 2005

Les membres du comité organisateur ont alors pensé qu’il serait bon de choisir comme thème général des prochaines Journées Sociales : «Passages et passeurs. Nos histoires d’engagement social personnel et collectif». Dans l’analyse de parcours d’engagement, il y a des passages importants, des ruptures, des blocages, des questionnements, des avancées et des acquis qui illustrent en même temps ce qui s’est passé dans l’histoire relativement récente du Québec. Il s’agirait alors d’un exercice de discernement collectif pour identifier ces passages et ces avancées qui sont devenus du non-négociable pour nous redonner un langage et une espérance qui stimulent à continuer. C’est, en somme, faire l’histoire de nos libérations comme porteuses d’espérance pour nos personnes, notre société et notre Église. L’attention et la réflexion porteraient sur l’être des acteurs et des actrices pour reconnaître, à travers leurs actions, les traces laissées dans leur intelligence et leur cœur. Le même processus s’appliquerait analogiquement aux cheminements des groupes ou des organisations. Si on reconnaît des passages dans le cheminement ou l’engagement socio-politique des personnes et des collectivités, on devrait identifier également des passeurs qui ont favorisé ou permis ces passages.

Passages et passeurs

Qu’entend-t-on plus précisément par «passages»? Il s’agit:

>    de sauts qualitatifs et  significatifs qui font que des personnes ou des groupes ont duré dans leur engagement et continuent d’y croire;

>    d’événements qui ont marqué une personne ou une collectivité, un point de non-retour qui les a fait grandir;

>    d’un processus qui fait participer à quelque chose de plus grand que soi, qui s’inscrit dans une mouvance historique, qui rattache à un imaginaire ou à un courant porteur de libération et de combats pour plus de justice;

>    d’un réalignement qui donne plus de poids aux résultats attendus qui peuvent être la transformation de la société et la libération des personnes.

Et maintenant, les «passeurs», qui sont-ils? Ce sont :

>    des témoins signifiants qui ont eu une influence déterminante dans l’engagement d’une personne ou d’un groupe;

>    des alliances ou des participations à des réseaux qui ont élargi des perspectives, donné plus de poids à des luttes ou à la réalisation de projets collectifs;

>    des événements ou des interpellations qui ont provoqué à l’action et ont suggéré de nouveaux chemins ou de nouvelles directions à prendre;

>    des outils d’apprentissage, des lectures, des sessions d’étude, etc. qui ont ouvert à de nouvelles problématiques et ont permis à des personnes ou des groupes d’accéder à d’autres niveaux de conscience.

Pédagogie proposée

Quelle serait la pédagogie à proposer pour atteindre les objectifs visés? Ces objectifs, rappelons-le, seraient d’abord de prendre conscience de nos divers cheminements, de reconnaître ensuite l’importance de nos engagements et des bouts de chemin effectués, d’imaginer enfin de nouveaux chemins à emprunter. La pédagogie comporterait une démarche en trois temps, dans nos cheminements personnels ou collectifs, identifier :
>    d’où l’on vient? («passages» vécus);
>    comment et par quoi on a cheminé («passeurs»);
>    où aller désormais? (nouveaux passages entrevus).
Le titre suggéré ci-haut pour les Journées Sociales 2005 prend ici tout son sens : «Passages et passeurs. Nos histoires d’engagement social personnel et collectif».

Florent Villeneuve
15 septembre 2004