Un parcours, à grands traits, des rapports entre la citoyenneté et l’Église

par Guy Paiement,s.j.

Deux clés de lectures de la tâche  d’évangélisation de l’Église.

La première clé se trouve dans les écrits de Paul. Pour lui, l’évangile, c’est le Christ. Cette affirmation prend tout son relief quand on comprend que tout le monde mental  du judaïsme avait comme centre la Loi. Paul remplace ce centre par la personne du Christ. Un Christ qui a été crucifié et qui est ressuscité, un Christ qui s’adjoint tous les croyants et qui deviennent les membres de son corps. Un Christ qui donne son Souffle et qu’il convient de discerner.

La seconde clé se retrouve dans les évangiles. L’évangile devient l’évangile de Jésus-Christ. La passion de Jésus n’est pas que les croyants l’adorent mais qu’ils travaillent au Royaume du Père. Ce Royaume désigne une action, une force divine qui est à l’œuvre et qui donne la vie, qui incite à prendre le parti de ceux qui sont menacés ou marginalisés. Elle s’infiltre au plus intime des consciences et appelle à se tourner vers le Père et vers le pauvre, ce que signifie se convertir et travailler à faire advenir le Royaume de justice et de paix.

Ces deux clés sont évidemment complémentaires, mais les traductions qu’on en faites peuvent les trahir. Ainsi, la première clé peut ne retenir que la personne du Christ qu’il faut faire connaître, sans retenir la place centrale qu’il occupait chez Paul dans un univers religieux et social radicalement remis en question. L’évangélisation risque alors de se réduire en un enseignement et à un processus d’appropriation individuelle de celui-ci sans que le contexte social ne soit véritablement intégré.

De même, la seconde clé peut se traduire en un messianisme plus ou moins religieux, sans que la personne de l’exclu ne soit au cœur de l’action, faisant alors de l’exclu un moyen et non un sujet et oubliant le discernement incontournable de la Présence vivante et miséricordieuse qui est à la source de toute l’entreprise.

2.Jalons théologiques de ces deux clés pour notre propos
La première clé nous rappelle que la loi du marché, qui occupe aujourd’hui toute la place – avec sa logique du perdant et du gagnant – est radicalement mise en question par la foi dans la personne du Christ. Nous n’avons pas à nous asservir à cette loi mais à suivre le Christ. Notons qu’il s’agit du Christ total, avec tous ses membres, chacun ayant sa place et la même dignité. Un Christ encore crucifié dans ses membres mais qui nous donne sa force de nous remettre debout – ce que signifie ressusciter.

La seconde clé nous rappelle que le Souffle du Christ est à l’œuvre. Il nous fait signe dans notre vie et dans nos sociétés. D’où une attention aux signes des temps et une spiritualité de « sage-femme » qui collabore à faciliter la venue d’une nouvelle création, qui est encore dans les douleurs de l’enfantement, et qu’il nous appartient, avec d’autres de bonne volonté, d’accompagner et de libérer.

Dans les deux cas, le grand signe qui nous est laissé de l’irruption du Christ et de son Souffle dans nos vies demeure le signe de Jonas. La conversion. Se tourner vers l’autre qui souffre, qui est porteur du Christ. Se tourner vers la société et toute la création en train d’enfanter car le Souffle de Dieu l’habite. Nous avons là de quoi nourrir notre réflexion sur la citoyenneté et de prendre conscience que notre foi est partie prenante de cette sensibilité à une citoyenneté active.

3. La citoyenneté comme une longue histoire de  libération
Partons de la Grèce et de sa mise en place de la démocratie. Dans les villes grecques, les hommes, propriétaires, discutent collectivement des affaires de la ville. Les femmes et les esclaves s’occupent des tâches matérielles et de l’éducation des enfants.

Les Romains adoptent globalement cette façon de faire mais ils accordent la citoyenneté romaine aux populations conquises. On peut aussi acheter cette dignité conférée par l’administration romaine.

Les Juifs, pour leur part, ne se définissent pas comme citoyens mais comme membres du Peuple de Dieu. Les étrangers ne peuvent pas en faire partie à moins de se convertir à la foi et aux coutumes juives. La domination romaine aura l’avantage de montrer une autre appartenance possible qui viendra restreindre la portée de la loi religieuse traditionnelle.

Jésus prend acte de cette situation : que les Juifs rendent à César ce qui lui appartient. Mais que ses chefs et ses scribes ne pensent pas que le peuple leur appartient et qu’ils peuvent lui imposer des fardeaux qu’eux-mêmes ne sont pas capables de porter. Car le peuple appartient à Dieu. On peut donc voir ici une contestation du pouvoir religieux qui voudrait prendre toute la place.

Paul saura utiliser sa citoyenneté romaine pour se défendre contre des fanatiques juifs qui voulaient le supprimer. Sa double appartenance lui permettra de se distancer du monde juif et de libérer la foi chrétienne naissante du joug de la loi juive. La sortie de l’Église naissance du giron juif se manifestera par le fait que les chrétiens et les chrétiennes ne vivent pas en ghettos mais se mêlent aux autres citoyens. Au deuxième siècle, ils manifestent une sensibilité étonnante aux exclus de la société, qu’ils s’agisse des malades, des ex-esclaves, des enfants trouvés  et ne craignent pas d’aller discrètement contre les lois en vigueur pour réconforter un chrétien détenu ou pour reconnaître l’union de deux chrétiens appartenant à des classes différentes.

Au quatrième siècle, la ville est devenue officiellement chrétienne de par la volonté de l’empereur converti. Cette situation sera contestée par les moines qui s’en iront au désert vivre une vie plus exigeante. À la même période, la nécessité de baptiser de nombreux adultes amènera les communautés et leurs responsables à poser des conditions très concrètes aux catéchumènes : pour devenir chrétien, il n’est pas suffisant de croire à la trinité, il faut aussi accepter d’aider les veuves et les orphelins.

Pendant de longs siècles, en gros, du quatrième au début du Moyen-Âge,  les gens s’identifient à leur ville ou à leur région. Ce sont les seigneurs et les évêques qui organiseront le pouvoir et fixeront les limites des résidants.

Au douzième siècle, le citéien  apparaît. C’est celui qui peut négocier son droit de vivre et de travailler dans la cité. Ce sont les divers corps de métier qui permettront cette montée du droit. Les artisans s’affranchissent ainsi un peu des évêques et des seigneurs. Les multiples confréries pieuses se moulent alors sur les divers corps de métier et constituent une autre structure que celle qui existait jusqu’ici.

La montée en importance des marchands permettra de contester le pouvoir des seigneurs et aussi de diminuer celui des artisans en faisant affaire avec des artisans non regroupés dans les cités. En Angleterre, au douzième siècle, les barons, riches propriétaires et marchands limiteront les pouvoirs de dépenser du roi et limiteront aussi ses pouvoirs. Ce sera la Magna Carta.

Peu à peu, les rois vont agrandir leur royaume et prendre leurs distances du Pape. Tous les habitants de chaque royaume devront alors obéir au roi et en adopter la religion. Mais les inégalités sociales, économiques et bien sûr politiques se creusent. La soif de conquête des rois et ce clivage social  de plus en plus important amèneront beaucoup de gens à s’aventurer dans les nouvelles terres découvertes. C’est dans ce contexte que le Canada se peuple d’européens.

Au dix-huitième siècle, la bourgeoisie française se sert du peuple pour mettre en place la révolution et proclamer les Droits de l’homme et du citoyen. On connaît l’opposition de l’Église officielle  qui croyait que tout droit reconnu aux individus était enlevé  aux droits de Dieu. On n’est pas surpris de la réaction qui s’ensuivit.  Il faudra une intervention romaine, des années plus tard, pour inciter les catholiques à reconnaître la république.

Pendant ce temps, au Canada, une certaine élite a été rejointe par les idéaux de la révolution américaine et veulent secouer le joug des  Anglais qui ont remplacé les Français. Ce sont les Patriotes, dont le programme était  précurseur de la démocratie parlementaire et de la séparation de l’Église et de l’État. L’Église officielle ne soutint pas ce mouvement, de peur de perdre son statut fragile que lui reconnaissait le gouvernement anglais. L’évêque de Montréal, à la même époque, favorisa l’immigration de nombreuses congrégations françaises qui se voyaient limitées par les lois antireligieuses de l’État. Du coup, l’Église canadienne pourra compter sur une main-d’œuvre nombreuse et dévouée, mais qui emportait dans ses bagages une conception autoritaire et cléricale de la vieille France royaliste.

Fortement encadrée, la population canadienne entendit très peu parler des grands mouvements sociaux qui agitèrent l’Europe et qui donnèrent naissance au socialisme sur le plan politique, au syndicalisme contre la montée du capitalisme économique. Mais certains s’inspirèrent du mouvement coopératif et le firent connaître.

Après la guerre, la déclaration des Droits de l’homme par les Nations Unies  ne toucha pas rapidement la population. Ce fut l’Encyclique Rerum novarum qui donna la légitimité à toute une série d’expériences pour sortir le peuple de la pauvreté, fruit amer de la surpopulation des campagnes et de l’industrialisation des villes. Le mouvement des coopératives, les mutuelles d’assurances et les premiers syndicats firent leur apparition, soutenus par un certain clergé très sensible à la situation précaire de toute une population.

On connaît la suite. Le courant issu des Patriotes donna naissance à la Révolution tranquille alors que le concile Vatican II permit à toute une classe plus instruite de se débarrasser de l’idéologie ultramontaine et de revendiquer son autonomie dans tous les domaines.

Les dirigeants ecclésiaux, dans un premier temps, cautionnèrent ces transformations et eurent des velléités collégiales. Mais assez rapidement, une division des tâches se mit en place. L’État s’occupait de toute l’organisation de la société. L’Église se replia sur ses tâches liturgiques et catéchétiques. Certains responsables donnèrent leur soutien aux courant communautaire et syndical qui se préoccupait des oubliés de la révolution et, dans les années quatre-vingt, de la désillusion tranquille. Mais ce courant ne dérangea pas l’orientation globale déjà en place. Plusieurs croient que l’exode de plus en plus important de croyants hors des structures paroissiales traduisait un sentiment d’avoir été floué et, pour les plus exigeants, de ne pas trouver de ressourcement capable d’animer les nouvelles transformations en cours.

Les années les plus récentes verront cette séparation s’accentuer, Rome prenant les moyens de restaurer son autorité et craignant les écarts d’une Église qui naît du peuple, comme le tenteront des milieux proches de la théologie de la libération en Amérique latine. Soulignons que l’effritement rapide de la collégialité ecclésiale québécoise n’aide pas la prise en compte des nouvelles sensibilités qui, désormais, s’affrontent : un courant néo-libéral dans la classe supérieure et moyenne, un courant de consommation dans toutes les couches sociales, un courant altermondialiste dans les classes montantes, un courant plus autonomiste et souverainiste qui prend de l’importance, un nomadisme spirituel qui pige à toutes les sources ce qu’il ne trouve pas dans l’Église. C’est dans ce bouillonnement que la citoyenneté prend désormais plus d’importance. Elle s’appuie sur les droits humains et cherche à participer dans tous les domaines afin de confirmer le statut de sujets et de créateurs de la vie en société. Elle signifie une recherche de dignité et de responsabilité qui englobe toute la planète.

Face à cette sensibilité diffuse, il faut reconnaître que l’Église ne semble pas avoir grand’chose à offrir : les inégalités hommes/femmes dans les tâches ecclésiales, le clergé empêtré dans la gestion de la décroissance de ses immeubles, le choix du spectaculaire avec les jeunes générations, l’absence de critique sociale, l’émiettement de la collégialité, la hantise de l’approbation romaine, – autant d’obstacles qui empêchent les pasteurs de créer autre chose. Comment espérer que beaucoup de jeunes seront intéressés à devenir, dans un tel contexte officiel, des gestionnaires d’un sacré suranné ou des vendeurs d’antiquités?  La fibre communautaire, qui est peut-être la condition d’une fraternité chrétienne et d’une solidarité avec les appauvris est-elle assez  vigoureuse dans notre Église pour aller ailleurs et oser une autre présence?  Dans ce contexte, la citoyenneté se présente comme le lieu d’une nouvelle expérience spirituelle, où il s’agit de donner du souffle à toutes nos institutions civiles et religieuses.  Elle ne pourra pas fleurir à moins d’une sensibilité profonde avec tous ceux et toutes celles qui veulent être capables de vivre comme des citoyens.

Lazarre ne veut plus des miettes qui tombent de la table des riches. Il veut être assis à Table avec tous les autres. Sortir de table, partager le désir de Lazarre, être avec lui pour qu’il ait sa place à table, annoncer les changements dans l’organisation du repas et le partage de celui-ci, autant de façons de vivre, pour aujourd’hui, le « lavement des pieds ». « Heureux serez-vous si, du moins, vous mettez çà en pratique! » C’est la dernière béatitude de l’évangile. Il n’y en aura pas d’autre.